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RDC : dans les coulisses de la bataille mondiale pour le cobalt

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En 2025, la République démocratique du Congo (RDC) a interrompu pendant plusieurs mois toutes ses exportations de cobalt, avant d’instaurer un système de quotas annuels assortis d’une redevance de 10 % sur chaque cargaison. Officiellement, il s’agissait d’enrayer l’effondrement des prix et de reprendre la main sur un secteur jugé stratégique. Dans les faits, cette décision a immédiatement tendu le marché mondial et rappelé que la transition énergétique repose, pour une large part, sur les sous-sols d’un seul pays. Elle a aussi révélé l’intensité de la rivalité entre Chine, États-Unis et Europe pour sécuriser l’accès à ce métal devenu indispensable.

Métal critique, le cobalt entre dans de nombreuses chimies de batteries lithium-ion destinées aux véhicules électriques, au stockage stationnaire et à certains équipements électroniques. La RDC fournit plus de 70 % de la production minière mondiale, selon les dernières données des organismes spécialisés, soit largement plus de 200 000 tonnes sur environ 250 000 tonnes produites en 2024. Dans ce contexte, la moindre perturbation dans la ceinture cuprifère du Katanga se traduit par une hausse des prix et une révision des plans industriels des grands constructeurs.

Cette centralité repose sur une architecture contractuelle bâtie depuis le début des années 2000. Le code minier révisé en 2018 renforce les taxes sur les « substances stratégiques » et impose la présence de l’État, via Gécamines, dans les coentreprises minières. Les principaux gisements de cuivre-cobalt sont exploités par des joint-ventures associant Gécamines à Glencore, au chinois CMOC, à Ivanhoe ou à d’autres groupes. Parmi les accords les plus emblématiques figure le contrat « minerais contre infrastructures » conclu avec le consortium Sicomines, qui échange accès aux gisements contre constructions d’infrastructures. Parallèlement, un secteur artisanal très dense emploie des centaines de milliers de mineurs, souvent dans des conditions de sécurité et de revenus précaires.

Pékin occupe une position dominante dans cet ensemble. Des études récentes estiment que des groupes chinois contrôlent autour de 70 % des mines de cuivre et de cobalt de RDC, alors même que le pays assure l’essentiel de la production mondiale de cobalt. La quasi-totalité de l’hydroxyde produit dans le sud congolais est exportée vers des usines de raffinage chinoises, qui fournissent ensuite les matériaux de cathode à l’industrie mondiale des batteries. Cette double emprise, en amont sur les gisements et en aval sur le raffinage, donne à la Chine un levier important sur un maillon clé des chaînes de valeur de la transition énergétique. Elle est renforcée par des contrats de long terme liant entreprises chinoises, Gécamines et autorités congolaises.

Face à cette avance, les États-Unis tentent de reconfigurer les flux. L’Inflation Reduction Act conditionne désormais les subventions aux véhicules électriques au fait qu’une part croissante de la valeur des minerais critiques soit extraite ou transformée aux États-Unis ou dans des pays partenaires. Dans ce cadre, la RDC reste incontournable pour le cobalt, mais Washington entend réduire sa dépendance à des chaînes dominées par la Chine. Les États-Unis soutiennent donc la réhabilitation du corridor ferroviaire de Lobito, qui doit relier les mines du sud congolais au port angolais du même nom et offrir une voie d’exportation alternative vers l’Atlantique.

Cette stratégie s’appuie aussi sur des outils financiers. La DFC, bras d’investissement du gouvernement américain, s’est déclarée prête à soutenir une nouvelle coentreprise entre Gécamines et le négociant suisse Mercuria, chargée de commercialiser une partie du cuivre et du cobalt congolais. L’accord prévoit que certains acheteurs américains puissent bénéficier d’un droit de préférence sur ces volumes, en échange d’un soutien financier aux infrastructures logistiques et énergétiques.

L’Union européenne suit une voie plus réglementaire, mais tout aussi stratégique. Le Critical Raw Materials Act, en vigueur depuis 2024, fixe un principe clé : aucune matière première stratégique ne doit dépendre à plus de 65 % d’un seul pays tiers. Il impose aussi le développement de capacités de raffinage et de recyclage sur le territoire européen, sans supprimer la nécessité d’importations massives. Dans ce cadre, la RDC est identifiée comme partenaire prioritaire pour le cobalt, au sein d’une politique plus large de diversification des chaînes d’approvisionnement.

Global Gateway, la grande initiative d’infrastructures de l’UE, cofinance également le corridor de Lobito avec les États-Unis et plusieurs banques de développement. L’objectif officiel est de sécuriser une route d’exportation plus fiable pour le cuivre et le cobalt, en échange d’engagements sur la traçabilité, l’environnement et les droits humains. Des ONG ont toutefois alerté sur le risque de déplacements forcés de milliers de personnes le long de la ligne, dans une région où la propriété foncière reste largement informelle.

Pour la RDC, cette rivalité offre à la fois une opportunité et un risque. La nouvelle architecture de quotas, de redevances et de réserves stratégiques vise à transformer la dépendance du monde au cobalt congolais en levier de souveraineté, en renforçant le rôle de Gécamines dans la commercialisation et en formalisant la production artisanale. Mais l’embargo puis la transition vers les quotas ont pesé sur la trésorerie de plusieurs opérateurs et alimenté un climat d’incertitude réglementaire. À plus long terme, la montée en puissance de l’Indonésie, le développement du recyclage et de technologies de batteries moins riches en cobalt pourraient réduire le pouvoir de marché de la RDC si la gouvernance du secteur, la transparence des contrats et la redistribution de la rente ne s’améliorent pas.

Au croisement des stratégies chinoise, américaine et européenne, le cobalt congolais concentre ainsi les enjeux de la transition énergétique et de la souveraineté des États. La fenêtre d’opportunité dont dispose Kinshasa pour négocier de meilleurs termes reste réelle, mais limitée dans le temps. De la manière dont elle sera utilisée dépendra largement que la « bataille du cobalt » débouche sur une diversification et une stabilisation de l’économie congolaise, ou qu’elle se traduise seulement par une succession de partenaires étrangers sur les mêmes gisements.

Publié le 18 January 2026

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