La Côte d’Ivoire est devenue synonyme de cacao. Le pays fournit près de la moitié de la production mondiale et le secteur représente environ 40 % des recettes d’exportation et près de 15 % du PIB, tout en faisant vivre des centaines de milliers de petits planteurs. Mais ce pilier de l’économie se trouve désormais au cœur d’une bataille plus large : l’Union européenne, principal débouché du cacao ivoirien, impose de nouvelles règles de traçabilité et de durabilité, au risque de rebattre les cartes d’une filière déjà sous pression.
Au centre du bras de fer se trouve le règlement européen sur la déforestation (EUDR), adopté en 2023. Il interdit, à terme, l’entrée sur le marché européen de produits comme le cacao lorsqu’ils sont liés à une déforestation postérieure au 31 décembre 2020. Les importateurs devront prouver que les fèves sont « légales » dans le pays d’origine, fournir les coordonnées géographiques des parcelles d’où elles proviennent et démontrer que les chaînes d’approvisionnement ne mélangent pas fèves conformes et non conformes. Après de vifs débats avec les pays producteurs et l’industrie, l’UE a accepté de décaler d’un an son calendrier : les grandes et moyennes entreprises devront se conformer à partir de fin 2026, les petites à partir de 2027. La philosophie du texte, elle, reste inchangée : réduire l’empreinte forestière européenne en conditionnant l’accès au marché à un haut degré de traçabilité.
Pour la Côte d’Ivoire, qui a perdu une grande partie de sa couverture forestière en quelques décennies sous l’effet de l’extension cacaoyère et d’autres cultures, cette régulation est à la fois une contrainte et un accélérateur de transformation. Le gouvernement, via le Conseil Café-Cacao (CCC), a lancé un vaste chantier de cartographie des plantations et d’identification des producteurs. Des cartes d’identité numériques sont distribuées aux planteurs, associant chaque livraison de fèves à un agriculteur, une parcelle géolocalisée et une coopérative donnée ; les paiements, de plus en plus, transitent par voie électronique. Parallèlement, des grands groupes chocolatiers annoncent avoir cartographié 100 % de leurs fermes partenaires en Côte d’Ivoire et déploient des sacs de cacao munis de QR codes pour suivre l’origine des fèves tout au long de la chaîne logistique.
L’objectif officiel est clair : montrer que le cacao ivoirien peut être « zéro déforestation » et pleinement traçable. Mais, sur le terrain, cette modernisation a un coût. La plupart des producteurs cultivent de petites parcelles et restent vulnérables à la volatilité des prix, aux maladies des cacaoyers et aux aléas climatiques. Plusieurs études soulignent que, malgré des hausses du prix garanti à la ferme et des initiatives visant le « revenu vital », une majorité de planteurs reste sous le seuil d’un revenu décent. Dans le même temps, les coûts de production augmentent, notamment avec la mise à jour précise des superficies et les exigences de conformité.
Pour les coopératives, la marche réglementaire est particulièrement haute. Les nouvelles obligations (collecte de données GPS, systèmes d’information, audits, personnel dédié à la conformité) représentent un investissement lourd. Des estimations établissent le coût de mise en conformité à l’EUDR à environ 100 dollars par tonne, voire davantage pour les structures les plus petites, un niveau susceptible de rogner fortement des marges déjà étroites. Certaines coopératives redoutent d’être exclues des chaînes d’approvisionnement des grands acheteurs, au profit de quelques acteurs mieux capitalisés. Un responsable cité par la presse résume cette crainte : la conformité est devenue « un ticket d’entrée que tout le monde n’a pas les moyens de payer ».
Ces tensions réglementaires s’ajoutent à un autre bras de fer, plus ancien, autour du partage de la valeur. En 2019, la Côte d’Ivoire et le Ghana ont instauré un « Living Income Differential » (LID) de 400 dollars par tonne sur toutes les ventes de cacao, présenté comme un outil pour relever durablement le revenu des producteurs. Si l’industrie a officiellement accepté ce mécanisme, plusieurs analyses montrent que certains acheteurs ont, en parallèle, réduit d’autres primes versées traditionnellement aux origines ouest-africaines, limitant l’effet net du LID. Dans ce contexte, l’EUDR est perçu, côté ouest-africain, comme un nouvel instrument de pouvoir : en fixant unilatéralement les conditions d’accès à son marché, l’UE renforce sa capacité à dicter non seulement le prix implicite de la conformité, mais aussi les standards environnementaux et sociaux de la filière.
Bruxelles met en avant un « partenariat » avec les pays producteurs, illustré par des programmes conjoints sur le cacao durable et par la mobilisation de plus de 200 millions d’euros pour soutenir la cartographie, la gouvernance forestière et l’appui aux politiques nationales. Des coopératives ivoiriennes bénéficient de ces fonds pour former des « coaches en durabilité », reboiser certaines zones et renforcer le suivi du travail des enfants. Mais nombre d’acteurs locaux estiment que les appuis restent en deçà des besoins et que l’essentiel du risque financier demeure à la charge des producteurs et intermédiaires ivoiriens. En arrière-plan, les conditions de marché se durcissent : les récoltes sont affectées par le vieillissement des plantations et le changement climatique, les autorités ont dû relever fortement le prix garanti à la ferme alors que la Côte d’Ivoire limite ses ventes à l’export pour tenir compte d’une baisse structurelle de la production.
En définitive, la traçabilité n’est pas seulement un outil technique ; elle redessine les rapports de force dans une filière estimée à plus de 100 milliards de dollars à l’échelle mondiale. Pour la Côte d’Ivoire, la voie est étroite : la mise en conformité avec l’EUDR accélère une modernisation indispensable – numérisation des flux, professionnalisation des coopératives, meilleure connaissance des plantations – mais elle risque aussi de pousser hors du marché européen ceux qui ne parviendront pas à suivre, au premier rang desquels les petits planteurs. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas ivoirien, est celle de savoir qui fixera les règles du jeu : les pays producteurs, qui cherchent à capter une plus grande part de la valeur, ou les pays consommateurs, qui imposent leurs standards au nom de la lutte contre la déforestation. Entre ces deux pôles, le cacao ivoirien se trouve à la fois comme un terrain d’expérimentation de nouvelles politiques de durabilité… et comme un test grandeur nature de la capacité des chaînes de valeur mondiales à concilier justice sociale, compétitivité et exigence environnementale.
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