La guerre en Ukraine et l’effondrement des livraisons russes ont obligé l’Union européenne à reconfigurer en urgence sa politique gazière. Avant 2022, la Russie fournissait près de la moitié du gaz importé par l’UE ; depuis, sa part a nettement reculé et Bruxelles s’est engagé à en sortir progressivement. Dans cette recomposition, le Nigéria apparaît comme l’un des partenaires appelés à combler une partie du vide, surtout sur le segment du gaz naturel liquéfié (GNL). Reste une question centrale : cette fenêtre permettra-t-elle au pays de se doter d’un levier de développement ou l’exposera-t-elle à une nouvelle forme de dépendance ?
Depuis 2021, la consommation de gaz en Europe baisse sous l’effet des prix élevés, des politiques de sobriété et de la progression des renouvelables. Dans le même temps, le GNL a pris une place croissante dans l’approvisionnement, avec une diversification vers les États-Unis, le Qatar, la Norvège… et le Nigéria. À court terme, l’UE reste un marché solvable : elle doit encore remplacer des volumes russes et sécuriser ses hivers, tout en réduisant le poids du gaz dans son mix énergétique à l’horizon 2030-2050.
Pour Bruxelles, l’objectif est de limiter le risque géopolitique sans dépendre d’un seul fournisseur. Pour Abuja, le pari consiste à monétiser rapidement ses réserves avant que la demande et les prix ne refluent durablement.
L’outil principal du Nigéria est le complexe de liquéfaction de Bonny Island, opéré par Nigeria LNG (NLNG), qui associe la compagnie nationale NNPC et plusieurs majors internationales. Les six trains actuels offrent une capacité d’environ 22 millions de tonnes par an et alimentent déjà des clients européens. Le projet Train 7 doit porter cette capacité à près de 30 millions de tonnes, soit une hausse d’environ un tiers d’ici la fin de la décennie.
Cette montée en puissance coïncide avec le calendrier de sortie du gaz russe en Europe, mais NLNG a souvent fonctionné en dessous de ses capacités nominales, en raison de problèmes d’alimentation en gaz et d’attaques contre les infrastructures dans le delta du Niger. Pour stabiliser les flux, Abuja doit sécuriser le gaz en amont, réduire les pertes liées à l’insécurité et rendre les règles d’investissement plus prévisibles.
Au-delà du GNL, Abuja défend deux grands projets de gazoducs vers l’Europe : un corridor côtier via le Nigéria-Maroc et un axe transsaharien via le Niger et l’Algérie. Ils renforceraient le rôle du pays comme hub gazier, mais exigent des investissements massifs, traversent des zones instables et ne seraient rentables que si la demande européenne de gaz reste soutenue pendant plusieurs décennies.
L’UE présente le Nigéria comme un « partenaire fiable » de sa stratégie de diversification et multiplie les missions de haut niveau, les négociations sur les volumes de GNL et les offres d’appui à la sécurisation des installations. En miroir, Abuja met en avant sa « Decade of Gas » et son Plan de transition énergétique, qui font du gaz un carburant de transition pour l’électricité et la cuisson domestique.
Cette convergence d’intérêts est réelle, mais asymétrique. Pour l’UE, le Nigéria reste un fournisseur parmi d’autres dans un portefeuille de plus en plus diversifié. Pour le Nigéria, l’accès au marché européen représente une source de devises cruciale dans un contexte de déficits extérieurs et de besoins d’importations élevés, ce qui limite sa marge de négociation.
Sur le plan macroéconomique, le pays reste très dépendant des hydrocarbures pour ses recettes d’exportation et une part importante de ses recettes publiques. Une hausse des flux de GNL vers l’Europe peut améliorer la balance des paiements, mais elle accroît aussi la vulnérabilité de l’économie aux cycles de prix et de demande d’un seul produit dans une région qui s’oriente vers la décarbonation.
Dans un contexte de déficit chronique d’électricité et de réseau fragile, orienter une part croissante de la ressource gazière vers l’exportation, sans volumes réservés au marché intérieur, peut retarder l’industrialisation et maintenir un coût de l’énergie élevé pour les ménages et les entreprises. Et si l’UE réduit rapidement sa consommation de gaz dans les années 2030, des infrastructures conçues pour fonctionner plusieurs décennies (trains de liquéfaction, gazoducs transcontinentaux, champs gaziers dédiés) risquent de ne jamais être exploitées à pleine capacité, laissant au Nigéria des dettes élevées et des actifs difficilement reconvertibles.
Les nouveaux partenariats gaz-pétrole entre le Nigéria et l’Europe constituent une opportunité à court et moyen terme : ils permettent de capter des flux financiers, de consolider la place du pays sur la carte énergétique mondiale et de négocier des transferts de technologie. Mais, sans stratégie claire de diversification économique et de renforcement du marché intérieur de l’énergie, ils peuvent aussi enfermer le Nigéria dans une dépendance renouvelée, cette fois vis-à-vis des choix climatiques et industriels européens.
La frontière entre opportunité et dépendance se jouera moins dans les contrats signés que dans l’usage de la rente. Si les revenus gaziers financent l’électrification, les infrastructures productives et la montée en puissance des énergies bas carbone, le pays pourra transformer cette conjoncture en tremplin. Si, au contraire, ils prolongent un modèle de rente peu redistributif, le Nigéria aura manqué une nouvelle occasion de convertir ses ressources en développement durable.
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