Depuis 2022, la relation énergétique entre l’Europe et l’Algérie est entrée dans une phase de recomposition accélérée, révélatrice des tensions et des transformations profondes du système énergétique international. La rupture brutale avec le gaz russe a contraint l’Union européenne à repenser en urgence ses dépendances, ses routes d’approvisionnement et ses priorités stratégiques. Dans ce contexte, Alger a vu son rôle se renforcer rapidement, non seulement comme fournisseur alternatif crédible, mais aussi comme partenaire de proximité capable d’offrir une forme de continuité énergétique. Toutefois, cette montée en puissance s’accompagne d’une inflexion stratégique majeure du côté algérien : l’objectif n’est plus de rester cantonné au statut de simple exportateur de gaz, mais de s’inscrire dans la transition énergétique européenne, en particulier à travers le développement de l’hydrogène bas carbone. Le cœur du dossier repose ainsi sur un double arbitrage : comment l’Algérie peut-elle transformer son regain d’importance gazière en capital stratégique durable, et comment l’Europe concilie-t-elle sécurité énergétique immédiate et objectifs climatiques de long terme ?
Les fondations de cette relation renouvelée sont avant tout infrastructurelles. L’Algérie dispose d’un avantage rare dans l’espace euro-méditerranéen : des gazoducs opérationnels reliant directement son territoire à deux grands marchés européens (l’Italie via TransMed et l’Espagne via Medgaz). Cette configuration lui permet de livrer une part importante de ses volumes sans dépendre entièrement du marché mondial du GNL, caractérisé par une forte volatilité des prix et des destinations. Pour de nombreuses capitales européennes, cette proximité géographique revêt une valeur géopolitique immédiate : elle raccourcit les chaînes d’approvisionnement et renforce la prévisibilité contractuelle. Pour Alger, cet ancrage demeure vital sur le plan macroéconomique, les hydrocarbures constituant toujours la principale source de devises.
Dans cette dynamique, l’Italie s’est imposée comme le partenaire clé. Dès 2022, Rome et Alger ont multiplié les accords visant à accroître les flux via TransMed, en mobilisant des capacités existantes et en accélérant certains projets en amont. Le discours italien a été constant : sécuriser des volumes stables pour l’industrie et les ménages, tout en affirmant l’ambition de faire de l’Italie un hub énergétique européen, point d’entrée et de redistribution vers le reste du continent. Pour l’Algérie, cette relation répond à une logique complémentaire : consolider un client majeur, attirer des investissements structurants et inscrire la coopération dans le long terme. L’énergie devient ainsi un vecteur diplomatique central, servant à la fois de garantie économique et de socle pour une relation méditerranéenne élargie.
L’originalité du partenariat italo-algérien réside toutefois dans sa dimension prospective. Progressivement, la discussion s’est déplacée au-delà des volumes de gaz vers des questions liées à la compatibilité des infrastructures avec la transition énergétique. Cela inclut la réduction des émissions liées à la production, la lutte contre les fuites de méthane, la modernisation des installations, mais aussi la réflexion sur l’usage futur des corridors existants. Dans plusieurs scénarios européens, certains gazoducs pourraient, à terme, transporter des mélanges décarbonés ou faciliter l’acheminement de molécules dérivées de l’hydrogène, comme l’ammoniac. Pour Alger, l’enjeu est de transformer des actifs gaziers en passerelles vers de nouveaux marchés, plutôt que de subir une dévalorisation progressive de ses infrastructures. Pour l’Europe, le bénéfice potentiel est de réduire les coûts logistiques de l’économie de l’hydrogène en capitalisant sur des routes déjà établies.
La relation avec l’Espagne est plus complexe. Elle combine une interdépendance physique avec une volonté espagnole de diversification accrue. La fermeture du gazoduc Maghreb-Europe fin 2021 a concentré davantage les flux sur Medgaz et sur le GNL, renforçant la logique de gestion du risque du système ibérique. Madrid dispose d’importantes capacités de regazéification et d’un accès flexible au marché mondial du GNL, ce qui lui permet d’arbitrer entre différentes origines en fonction des prix, des contraintes contractuelles et des considérations politiques. Cette flexibilité a parfois réduit la part relative de l’Algérie dans les importations espagnoles, sans remettre en cause la relation de fond. Les renégociations tarifaires observées lors de la flambée des prix ont surtout révélé une réalité structurelle : la relation peut se tendre, mais elle reste encadrée par un cadre commercial robuste tant qu’un minimum de stabilité mutuelle est préservé.
L’Allemagne incarne, quant à elle, le versant stratégique de long terme : l’hydrogène comme pilier de la décarbonation industrielle. Berlin vise une transformation profonde de son appareil productif, notamment dans l’acier, la chimie et les carburants de synthèse, et anticipe une dépendance structurelle aux importations d’hydrogène. Faute d’espace et de ressources suffisantes pour produire l’ensemble des volumes nécessaires sur son territoire, l’Allemagne cherche à diversifier ses partenariats. C’est dans ce cadre que s’inscrivent les mécanismes bilatéraux avec l’Algérie : groupes de travail, projets pilotes, discussions sur les corridors logistiques et sur les cadres financiers et réglementaires. Pour Alger, il s’agit d’entrer tôt sur un marché à forte valeur ajoutée. Pour Berlin, il s’agit d’éviter la reproduction d’une dépendance excessive à un nombre limité de fournisseurs.
La feuille de route algérienne sur l’hydrogène repose sur des atouts indéniables : un potentiel solaire considérable, une expertise énergétique reconnue et une proximité immédiate du marché européen. Elle privilégie une approche duale, combinant hydrogène vert produit par électrolyse à partir de renouvelables et hydrogène bleu issu du gaz avec captage et stockage du CO₂. Mais cette ambition se heurte à des contraintes structurelles majeures. Le mix électrique algérien reste dominé par le gaz, imposant le développement de capacités renouvelables additionnelles pour éviter toute concurrence avec la demande intérieure. La rareté de l’eau constitue une autre contrainte matérielle, l’électrolyse nécessitant dessalement et infrastructures coûteuses. Enfin, les choix logistiques (hydrogène pur, ammoniac, e-fuels) impliquent chacun des investissements industriels et portuaires significatifs.
À ces défis techniques s’ajoute une dimension réglementaire. L’Union européenne encadre de plus en plus strictement la définition de l’hydrogène « bas carbone », avec des exigences de traçabilité, de calcul des émissions sur l’ensemble de la chaîne et de conformité environnementale. La relation énergétique devient ainsi une relation de normes. Pour l’Algérie, cela suppose de bâtir des capacités solides de certification et de gouvernance industrielle. Pour l’Europe, cela implique un arbitrage permanent entre ambition climatique, coût économique et sécurité d’approvisionnement.
En définitive, le partenariat énergétique entre l’Europe et l’Algérie se trouve à un point de bascule. Encore largement structuré par le gaz, il est déjà orienté par l’hydrogène comme promesse stratégique. Les relations avec l’Italie, l’Espagne et l’Allemagne dessinent une trajectoire graduelle : sécuriser le court terme, adapter les infrastructures, préparer l’après-gaz. Pour l’Europe, l’Algérie constitue un test clé d’une transition énergétique ordonnée à ses frontières. Pour l’Algérie, c’est l’opportunité de transformer un rôle historique de fournisseur en celui, plus exigeant, de partenaire de décarbonation durable.
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