À Diamniadio, nouvelle ville vitrine du « Sénégal émergent », plusieurs équipements majeurs (stade Abdoulaye-Wade, Dakar Arena, Centre international de conférences Abdou-Diouf) portent la marque de groupes turcs. Construites par l’entreprise Summa et financées en partie par Turk Eximbank, ces infrastructures symbolisent une relation bilatérale qui déborde le champ du BTP pour toucher l’énergie, la défense et la diplomatie économique.
Depuis le début des années 2010, des entreprises turques se sont imposées comme des acteurs centraux des grands travaux sénégalais. Outre les équipements sportifs et de conférence de Diamniadio, le consortium Summa-Limak a assuré les dernières phases de l’aéroport international Blaise-Diagne, infrastructure stratégique pour faire de Dakar un hub aérien régional. Ces projets s’alignent sur l’agenda du Plan Sénégal émergent, qui mise sur les infrastructures pour attirer les investissements et positionner le pays comme porte d’entrée de l’Afrique de l’Ouest.
La présence turque se déploie aussi dans l’énergie. Au large de la capitale, une centrale électrique flottante de Karpowership, couplée à une unité de stockage et de regazéification de GNL, fournit une part significative de l’électricité nationale. Le dispositif s’inscrit dans la stratégie de transition vers le gaz, alors que les premiers volumes d’hydrocarbures sénégalais commencent à être exploités. L’objectif affiché est de sécuriser l’approvisionnement tout en abaissant le coût du kilowattheure.
Dans le secteur social, la coopération est plus discrète mais structurante. L’agence turque TİKA a par exemple soutenu la modernisation du Centre national d’appareillage orthopédique de Dakar, rénové le laboratoire de prothèses-orthèses et financé des formations spécialisées pour les équipes médicales sénégalaises. En parallèle, des acteurs privés turcs sont impliqués dans des chaînes de valeur plus controversées, comme la transformation de poissons en farine destinée à l’aquaculture, au cœur de critiques sur l’impact social et environnemental de cette industrie sur des zones de pêche comme Joal-Fadiouth.
Sur le plan sécuritaire, Ankara est devenu un partenaire important de Dakar. En 2022, la Turquie et le Sénégal ont signé un accord de coopération militaire qui formalise un rapprochement déjà engagé sur le terrain. Des sources spécialisées indiquent que les forces sénégalaises opèrent des drones Bayraktar TB2 fournis par l’industrie de défense turque, utilisés pour la surveillance et certaines opérations dans la région instable de la Casamance, souvent avec l’appui technique d’équipes turques.
Cette coopération ne se limite pas aux drones. La gendarmerie sénégalaise a présenté ces dernières années des véhicules blindés turcs Otokar Cobra II et Ejder Yalçın, illustrant une diversification rapide de ses fournisseurs. Des accords récents conclus à Ankara prévoient en outre un volet de « coopération financière militaire », des programmes de formation et des activités conjointes de recherche et de sauvetage. Signés en 2025 en présence du président Recep Tayyip Erdoğan et du Premier ministre Ousmane Sonko, ces textes renforcent l’ancrage des forces sénégalaises dans l’écosystème de défense turc.
Ce mouvement intervient alors que la présence militaire française se réajuste en Afrique de l’Ouest. En 2025, la France a mis fin à sa présence permanente au Sénégal en rétrocédant ses dernières bases, tout en affirmant vouloir maintenir une coopération de formation. Pour certains observateurs, le défi pour Dakar sera d’éviter que la diversification des partenariats ne se traduise par une simple substitution d’un fournisseur d’armement à un autre, sans gain réel en autonomie stratégique.
Sur le plan commercial, la relation est présentée par les deux capitales comme complémentaire. Le Sénégal exporte vers la Turquie des matières premières (plomb, produits de la mer, farines animales, dérivés phosphatés) tandis qu’il importe surtout des biens manufacturés, des matériaux de construction, des équipements électriques ou des produits de consommation. Les échanges bilatéraux, encore modestes à l’échelle mondiale, progressent toutefois régulièrement : les données récentes font état d’exportations sénégalaises vers la Turquie de l’ordre de plusieurs dizaines de millions de dollars par an, avec une balance durablement favorable à Ankara.
Les autorités turques mettent en avant la présence de leurs entreprises de construction et d’énergie comme vitrine de leur savoir-faire en Afrique. De leur côté, les responsables sénégalais soulignent la capacité de ces acteurs à livrer des équipements lourds en quelques mois, là où d’autres partenaires imposent des procédures plus longues. Les autorités turques évoquent une trentaine de projets déjà réalisés au Sénégal pour un montant de plusieurs centaines de millions de dollars, faisant de ce pays l’un des principaux terrains d’action des entreprises turques en Afrique de l’Ouest.
Cette convergence d’intérêts s’inscrit dans une stratégie plus large : la Turquie cherche à consolider une clientèle africaine pour ses entreprises de BTP, d’énergie et de défense, tandis que Dakar tente de diversifier ses appuis au-delà du cercle traditionnel des bailleurs occidentaux, dans un contexte de tensions sur la dette et de demandes sociales fortes.
L’ancrage turc au Sénégal ne peut se comprendre qu’à l’échelle du continent. Depuis le milieu des années 2000, Ankara a nettement accru ses exportations vers l’Afrique, passées d’une poignée de milliards de dollars au début des années 2000 à plus de 30 milliards aujourd’hui selon diverses estimations, et a multiplié ses représentations diplomatiques, pour atteindre environ 44 ambassades sur le continent. Cette présence combine plusieurs leviers : diplomatie présidentielle active, réseau d’ambassades, vols de Turkish Airlines, projets d’infrastructures, programmes de TİKA, fondations éducatives et ventes d’armements.
Dans ce dispositif, le Sénégal occupe une place singulière. Pays stable, francophone, disposant d’un littoral stratégique et désormais producteur de gaz, il offre à la Turquie un point d’appui dans un espace ouest-africain en recomposition. Les visites croisées de haut niveau, de Macky Sall à Istanbul, puis de Recep Tayyip Erdoğan à Dakar, et plus récemment le déplacement du Premier ministre Ousmane Sonko à Ankara traduisent la volonté d’inscrire le partenariat dans la durée et de lui donner une dimension stratégique.
Pour le Sénégal, l’enjeu est d’utiliser cette relation pour renforcer sa souveraineté économique et sécuritaire, sans se retrouver enfermé dans une nouvelle dépendance bilatérale. La soutenabilité de la dette liée aux grands projets, la transparence des contrats d’armement ou encore la place accordée à d’autres partenaires africains, européens, asiatiques ou du Golfe seront déterminantes. C’est de cette capacité à arbitrer entre des intérêts multiples que dépendra, à moyen terme, la nature réelle de l’influence turque entre Dakar et Ankara.
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