À la Une Économie RD du Congo RD du Congo

RDC : Au cœur des circuits parallèles du coltan

• 5 min de lecture
697cee70469f4-artboard-4-8

Dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), le coltan ne se contente pas d’alimenter les chaînes de production de l’électronique mondiale : il soutient aussi une économie souterraine très structurée. Minerai stratégique pour les condensateurs de téléphones, d’ordinateurs ou d’équipements militaires, il place la RDC au cœur des rivalités sur les matières premières critiques. Mais entre les puits artisanaux et les fonderies asiatiques ou européennes, une partie significative des volumes emprunte des circuits parallèles, où se mêlent intérêts locaux, enjeux régionaux et contraintes des marchés internationaux.

Au point de départ, les collines du Nord-Kivu, du Sud-Kivu et du Maniema sont parsemées de sites d’exploitation artisanale souvent isolés, où des dizaines de milliers de creuseurs travaillent à la main. Les enquêtes de terrain montrent que beaucoup de ces sites sont soumis à l’« interférence » d’acteurs armés ou de forces de sécurité : droits de passage informels, taxe au sac, obligation de vendre à un intermédiaire imposé. Avant même tout enregistrement officiel, la valeur du minerai est donc déjà captée par une multitude de rentes locales.

Depuis les puits, le coltan suit une chaîne logistique relativement stable. Les creuseurs vendent leur production à des négociants disposant de capitaux, qui la regroupent dans des dépôts villageois puis urbains, notamment à Goma et Bukavu. En théorie, les sacs sont pesés, enregistrés et étiquetés dans le cadre de mécanismes de traçabilité mis en place avec l’appui de la communauté internationale. En pratique, les rapports d’ONG et d’organismes onusiens décrivent des volumes volontairement soustraits aux registres, des étiquettes réutilisées ou détournées et une comptabilisation lacunaire des tonnages réels.

C’est à la frontière que les circuits parallèles deviennent les plus visibles. Des investigations détaillent des flux qui empruntent des pistes secondaires, contournent les postes officiels ou traversent les lacs Kivu et Tanganyika vers le Rwanda, le Burundi ou l’Ouganda. Une partie des cargaisons ne passe jamais par les bureaux de douane congolais ; une autre est déclarée, mais sous-évaluée. Dans les pays voisins, le minerai est agrégé, parfois trié ou concentré, avant d’être exporté légalement. Les statistiques montrent alors des volumes de tantale exportés largement supérieurs aux capacités de production domestique, signe d’une absorption systématique de coltan congolais.

Ces routes ont une dimension éminemment géopolitique. Le contrôle des gisements, mais surtout des corridors d’évacuation, s’inscrit dans une rivalité persistante entre la RDC et certains voisins, sur fond d’accusations d’appui à des groupes armés opérant dans les zones minières. Des rapports récents du Groupe d’experts des Nations unies décrivent par exemple comment des mouvements rebelles contrôlant la région de Rubaya taxent la production de coltan et en tirent plusieurs centaines de milliers de dollars par mois. Ces flux alimentent ensuite des fonderies et raffineries qui approvisionnent les industries de l’électronique en Asie, en Europe et en Amérique du Nord.

Les acteurs économiques locaux occupent une position charnière dans cette économie grise. Les coopératives minières, chargées d’organiser l’exploitation artisanale, ont parfois un rôle ambigu : certaines protègent réellement les creuseurs, d’autres servent de paravent à des élites politico-économiques. Des services publics sous-dotés se financent par des prélèvements officieux, brouillant la ligne entre fiscalité et extorsion. Quant aux négociants, ils arbitrent en permanence entre les prix plus élevés offerts sur les routes informelles, la relative sécurité juridique des circuits certifiés et le risque de voir leurs cargaisons saisies ou leurs clients visés par des sanctions.

Les conséquences pour les finances publiques congolaises sont majeures. Des estimations d’organisations internationales suggèrent qu’une part importante de la production de coltan n’est ni déclarée ni taxée, privant l’État de redevances, de droits à l’exportation et d’impôts sur les bénéfices. Lorsque le minerai quitte le territoire par des points de passage non contrôlés ou qu’il est requalifié comme produit d’un pays voisin après une transformation minimale, la RDC ne capte plus que des prélèvements en amont, eux-mêmes érodés par la corruption. Ce manque à gagner se chiffre, sur plusieurs années, en centaines de millions de dollars dans un pays aux besoins sociaux immenses.

Pour y répondre, Kinshasa a adhéré au mécanisme régional de certification de la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs et s’est engagée à appliquer les lignes directrices de l’OCDE sur la diligence raisonnable. Des programmes d’étiquetage, des audits de comptoirs et des systèmes numériques de suivi ont été mis en place, tandis que plusieurs législations obligent les entreprises à mieux connaître l’origine de leurs approvisionnements. Ces dispositifs ont contribué à formaliser certains sites et à rendre plus risqué l’achat de minerais issus de zones de conflit, mais les évaluations montrent aussi leur contournement par le fractionnement des cargaisons, le « blanchiment » via des coopératives et le report des flux vers des acteurs moins scrutés.

Les circuits parallèles du coltan ne forment pas une économie clandestine séparée, mais un prolongement discret de la chaîne légale. Un même sac de minerai peut passer d’un site artisanal non validé à une coopérative officielle, puis à un exportateur certifié et enfin à une fonderie. Comprendre ce marché noir revient à analyser comment s’articulent économie politique locale, rivalités régionales et gouvernance mondiale des ressources. Au-delà de la répression de la contrebande, l’enjeu est de construire des institutions capables de transformer cette richesse minérale en revenus publics au service d’un développement qui ne repose plus sur l’opacité des circuits parallèles.

Publié le 03 January 2026

À lire aussi