Sur le papier, le Maroc affiche une trajectoire enviée : les investissements directs étrangers ont bondi en 2024. Derrière cette dynamique se profile un acteur devenu central mais peu évoqué dans le débat public : les monarchies du Golfe, principalement les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et le Qatar, dont les capitaux irriguent désormais des secteurs clés de l’économie marocaine.
En 2024, les Émirats se hissent au rang de premier investisseur étranger au Maroc, avec près de 19 % du flux net total d’IDE et environ 3,1 milliards de dirhams injectés, sur un total d’un peu plus de 16 milliards. L’essentiel de ces capitaux se concentre dans l’immobilier et l’industrie manufacturière, qui captent plus de 90 % des IDE cette année- là. Les fonds du Golfe ne se limitent plus à des opérations symboliques : ils s’inscrivent au cœur de la transformation productive du pays.
Ce mouvement s’appuie sur un cadre politique noué au début des années 2010. Un partenariat stratégique Maroc-CCG est lancé en 2011, assorti d’un fonds de plusieurs milliards de dollars pour les infrastructures et le développement. La même année, Wessal Capital est créé : ce véhicule d’investissement de 2,5 milliards d’euros associe fonds souverains émirati, qatari, koweïtien et marocain pour financer de grands projets urbains et touristiques.
Les Émirats arabes unis concentrent aujourd’hui la relation la plus structurante. Ils sont présents dans les télécoms via e& (ex-Etisalat), actionnaire de contrôle de l’opérateur historique Maroc Telecom, ainsi que dans l’immobilier et les services financiers. Dans l’énergie, leurs groupes participent à des projets de production électrique et de dessalement, renforçant leur position sur des actifs essentiels et s’inscrivant dans des programmes d’investissement de plusieurs dizaines de milliards de dirhams à l’horizon 2030.
L’Arabie saoudite joue un rôle pivot dans la transition énergétique. Le groupe ACWA Power est un acteur central du complexe solaire Noor d’Ouarzazate et développe de nouvelles capacités solaires à Midelt, ainsi que des parcs éoliens dans le nord du pays. Plus récemment, il a remporté les projets Noor Midelt 2 et 3, qui combinent production solaire et stockage, consolidant la place de Riyad dans la stratégie marocaine de décarbonation. À ces investissements énergétiques s’ajoutent des projets touristiques (hôtels, resorts, stations balnéaires) portés par de grands groupes privés saoudiens.
Le Qatar adopte une approche plus ciblée mais significative. Dès 2011, un fonds conjoint de 2 milliards de dollars est mis en place pour soutenir le tourisme marocain. À cette couche institutionnelle s’ajoute aujourd’hui l’offensive de Kasada Capital Management, plateforme hôtelière soutenue par la Qatar Investment Authority et Accor. Kasada prépare ses premières opérations au Maroc à partir de 2026, avec un fonds dédié pour financer acquisition, rénovation et construction d’hôtels dans les principales villes touristiques, en amont de la Coupe du monde 2030, que le Royaume coorganisera.
Pour Rabat, les bénéfices économiques sont évidents. Les capitaux du Golfe ont permis d’accélérer des projets qui auraient été plus difficiles à financer sur ressources domestiques : transformation de fronts portuaires et fluviaux en zones mixtes, déploiement d’un mix électrique plus vert, montée en gamme de l’offre touristique. Ils renforcent aussi la capacité du Maroc à se présenter comme plateforme africaine pour des groupes en quête d’accès à l’Afrique de l’Ouest, en capitalisant sur les infrastructures portuaires, aéroportuaires et logistiques déjà mises en place.
Ces avantages s’accompagnent toutefois de dépendances discrètes. Première dépendance, financière : dans certaines années, une seule économie du Golfe, les Émirats, représente près d’un cinquième des flux nets d’IDE vers le Maroc. Une inflexion de la stratégie d’investissement d’Abou Dhabi, ou un choc sur les économies pétrolières, pourrait affecter le rythme de plusieurs projets structurants et mettre en lumière la concentration des sources de financement.
Deuxième dépendance, sectorielle : la présence d’e& dans les télécoms, d’ACWA Power dans les renouvelables, de fonds du Golfe dans des plateformes comme Wessal Capital ou de futurs fonds dédiés à l’hôtellerie confère aux monarchies du Golfe un rôle durable dans des infrastructures critiques. Les décisions prises à Riyad, Doha ou Abou Dhabi peuvent peser indirectement sur des pans essentiels de l’économie marocaine, même si Rabat conserve des leviers de régulation et reste coactionnaire dans plusieurs de ces projets.
Troisième dépendance, diplomatique : en soutenant systématiquement la position marocaine sur la question du Sahara dans les forums régionaux et internationaux, les pays du Golfe offrent à Rabat un appui précieux. Les communiqués récents du Conseil de coopération du Golfe réaffirment explicitement la marocanité du Sahara et l’importance du plan d’autonomie soutenu par le Royaume. En contrepartie, le Maroc est incité à s’aligner sur certaines priorités du Golfe, qu’il s’agisse de dossiers moyen-orientaux, de sécurité énergétique ou de grandes initiatives économiques.
Enfin, ces flux massifs interrogent la nature du développement produit. Une partie des investissements se concentre sur l’immobilier, les grands complexes touristiques ou les infrastructures énergétiques capitalistiques, peu intensives en emplois directs. La question pour les autorités marocaines est donc de veiller à ce que ces capitaux s’articulent avec des politiques de montée en gamme industrielle, de soutien aux PME et de développement régional équilibré.
À l’heure où le Maroc s’apprête à accueillir la Coupe du monde 2030, à développer de nouveaux ports et lignes ferroviaires et à renforcer son rôle de hub africain, les capitaux du Golfe resteront un levier majeur. L’enjeu stratégique n’est plus de les attirer, mais de structurer un cadre de gouvernance, de transparence et de diversification des partenaires qui transforme ces investissements massifs en moteur de souveraineté économique plutôt qu’en source de dépendances difficiles à assumer à long terme.
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