Le visage de l’évasion patrimoniale africaine a changé. Loin du seul secret helvétique, l’argent s’évapore aujourd’hui par appartements à Dubaï, holdings mauriciennes, entités aux Seychelles ou aux îles Vierges et, plus récemment, trusts américains. À l’échelle du continent, l’addition est considérable : les Nations unies estiment les flux financiers illicites à 88,6 milliards de dollars par an, soit près de 3,7 % du PIB africain. Ce chiffre, qui rivalise avec des enveloppes d’aide extérieure, traduit une mécanique désormais rodée : arbitrer les écarts de réglementation, d’opacité et de fiscalité pour soustraire la richesse à l’impôt et à la justice.
Dubaï s’est imposée comme un coffre-fort immobilier. L’enquête internationale « Dubai Unlocked » a révélé un stock massif de biens détenus par des étrangers, dont des personnes politiquement exposées africaines, souvent au moyen de sociétés interposées. Des tests sous couverture ont, en parallèle, montré l’acceptation de paiements en espèces ou en cryptomonnaies et des contrôles lacunaires sur l’origine des fonds. Pour des élites cherchant un port d’attache discret, l’attrait tient à la rapidité d’exécution, à des coûts de transaction compétitifs et à une sécurité juridique perçue comme élevée : en quelques jours, une propriété devient un refuge, un actif mobilisable et, si besoin, un outil de recyclage.
Le schéma type est simple. Un intermédiaire crée une société dans un centre d’enregistrement des Émirats (RAK ICC, JAFZA) ou dans une juridiction offshore classique. L’entité acquiert le bien, parfois via un prêt intra-groupe qui brouille la traçabilité des flux. Les loyers ou la revente remontent ensuite sous forme de « dividendes » ou de « remboursements ». L’actif peut être gagé pour obtenir des liquidités présentées comme « propres », tandis que le bénéficiaire réel demeure masqué derrière l’écran juridique. La profondeur du marché immobilier permet de sortir rapidement, accélérant la rotation des capitaux.
Hors immobilier, les holdings offshore rationalisent la détention d’actifs africains. Maurice joue ici un rôle clé : impôt sur les sociétés à 15 %, régimes d’exemption partielle sur certains revenus mobiles, vaste réseau de conventions fiscales, stabilité juridique et services financiers sophistiqués. De nombreux fonds de capital-investissement et groupes panafricains y logent des participations pour lisser la fiscalité, sécuriser l’arbitrage juridique et faciliter les sorties. La frontière entre planification fiscale « agressive » et évasion est ténue : l’outil est légal, mais il facilite le contournement de l’impôt lorsque les flux et les fonctions économiques réelles restent en Afrique.
La Suisse n’a pas disparu ; elle a muté. L’échange automatique d’informations, opérationnel depuis 2017, a réduit l’impunité de l’évasion classique. Mais l’enquête « Suisse Secrets » a mis au jour des milliers de comptes liés à des clients à haut risque et des soldes cumulés dépassant la centaine de milliards de dollars à leur pic, conclusions contestées par la banque concernée. Sous pression réglementaire, une partie des patrimoines s’est redéployée vers des structures fiduciaires anglo-saxonnes, notamment des trusts américains (Dakota du Sud, Delaware), qui offrent à la fois protection juridique, longévité des véhicules et discrétion, tout en échappant parfois aux filets des échanges d’informations.
Surtout, la filière or est devenue une autoroute financière. Des travaux récents chiffrent à environ 435 tonnes l’or africain sorti illicitement en 2022, l’essentiel à destination des Émirats, avant d’être fondu puis réinjecté dans la chaîne légale. Des enquêtes en Afrique australe ont montré comment des réseaux mêlant négociants, transporteurs et responsables publics utilisent le métal pour recycler des espèces, contourner les contrôles de capitaux et diluer l’origine des fonds. L’or est devenu un vecteur idéal de « blanchiment par le commerce ».
Qui orchestre cet exode ? Trois profils dominent. D’abord, des élites politico-administratives ou leurs proches, soucieuses de se prémunir contre l’alternance ou la justice. Ensuite, des capitaines d’industrie des secteurs de rente (pétrole, mines, BTP, télécoms) rompus à la structuration transfrontalière et à la fragmentation des chaînes de valeur. Enfin, une nouvelle génération de professionnels (banquiers privés, avocats d’affaires, experts-comptables, family offices) qui standardisent ces montages pour une clientèle régionale dont la richesse croît rapidement. Le tout s’appuie sur un écosystème d’intermédiaires capables d’assembler, en quelques semaines, sociétés, comptes, prête-noms et titres.
L’impact macroéconomique est net. Le ratio impôts/PIB en Afrique avoisine 16 %, contre environ 34 % dans l’OCDE. Chaque point qui s’évapore comprime la marge budgétaire, retarde les investissements sociaux et alimente la dépendance à la dette. La fuite des capitaux renchérit la prime de risque, accentue la dollarisation de fait et détourne le crédit vers l’immobilier urbain au détriment de l’investissement productif. Dans les économies extractives, la sous-facturation des exportations et la manipulation des prix de transfert érodent l’assiette de l’impôt sur les sociétés et des royalties, amputant la capacité des États à financer routes, hôpitaux et écoles.
Les ripostes progressent, sans clore le jeu. Les Émirats ont instauré en 2023 un impôt fédéral sur les sociétés (9 %), complété par un prélèvement minimum de 15 % pour les très grands groupes, et renforcé les registres de bénéficiaires effectifs. Plusieurs pays africains déploient leurs propres registres et rejoignent l’échange automatique d’informations. En octobre 2025, l’Afrique du Sud et le Nigeria ont quitté la « liste grise » du GAFI après des réformes de supervision et de transparence. Reste que la transparence foncière demeure limitée à Dubaï, que les registres de bénéficiaires ne sont pas toujours publics dans certaines juridictions offshore et que les capacités d’exploitation des données restent inégales côté africain.
Que faire ? Trois priorités se dégagent. D’abord, rendre visibles propriétaires et transactions : registres interopérables, cadastres numériques identifiant les bénéficiaires effectifs, obligations de diligence réellement appliquées aux promoteurs, agents, notaires et avocats, avec sanctions extraterritoriales contre les professionnels complices. Ensuite, étendre et exploiter l’échange d’informations : croiser données bancaires, déclarations de patrimoine, cadastres et flux douaniers ; automatiser les alertes de discordance ; renforcer les cellules de renseignement financier et la coopération judiciaire. Enfin, nettoyer les chaînes d’approvisionnement de l’or pour tarir un canal majeur de blanchiment.
À court terme, des amnisties assorties de conditions strictes peuvent accélérer le retour d’actifs, à condition d’être uniques et crédibles. Mais la bataille se gagne surtout sur le « contrat fiscal » : numériser la collecte, réduire les exonérations coûteuses, sécuriser la dépense publique et montrer que l’impôt produit des biens communs visibles. Tant que l’écart entre promesse d’État et réalité restera béant, l’arbitrage rationnel des élites sera de placer la richesse hors de portée. La reconquête passera autant par des registres et des algorithmes que par une restauration de la confiance.
Algérie
RD du Congo
Sénégal
FR
EN