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Les dettes cachées d’Afrique : Milliards disparus, peuples endettés

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Depuis une décennie, plusieurs pays africains ont découvert des passifs dissimulés hors de leurs lois de finances. Le schéma est récurrent : des entreprises publiques ou des véhicules ad hoc empruntent à l’étranger et l’État accorde une garantie qui n’apparaît pas immédiatement dans la comptabilité nationale. Quand les projets échouent ou que les prix des matières premières se retournent, ces engagements « hors bilan » réintègrent le budget.

Les mécanismes varient mais obéissent à une même logique d’opacité. Les préfinancements et les « resource-backed loans » engagent des recettes minières ou pétrolières futures, logées dans des comptes sous contrôle des créanciers et protégées par des clauses de confidentialité. D’autres montages reposent sur des lettres de confort, des garanties implicites ou des filiales d’entreprises publiques. Ils abaissent le coût apparent du crédit à court terme mais rigidifient les finances publiques et compliquent les restructurations, car des sûretés sur les ressources ou des mécanismes de « cash sweep » privilégient certains prêteurs au détriment de l’intérêt général. Les institutions financières internationales alertent depuis plusieurs années : la généralisation des transactions collatéralisées accroît les risques de surendettement, complique les négociations collectives et fausse le partage des pertes entre créanciers.

Le Mozambique demeure l’affaire emblématique. Entre 2013 et 2014, ProIndicus, EMATUM et MAM ont levé environ 2 milliards de dollars pour une flotte thonière et la surveillance maritime, sans vote parlementaire. Un audit indépendant publié en 2017 a établi qu’environ 500 millions de dollars restaient introuvables et a documenté des équipements surfacturés. La révélation des dettes occultes, en 2016, a provoqué la suspension du soutien budgétaire de nombreux bailleurs et un défaut souverain. Le metical a chuté, l’inflation a bondi et la croissance a été divisée par deux par rapport à la décennie précédente.

Au Congo-Brazzaville, l’opacité a pris la forme de préfinancements pétroliers contractés par la société nationale SNPC auprès de négociants, gagés sur des cargaisons futures. Longtemps cantonnés hors des comptes consolidés, ces engagements ont été reconnus. En 2017, l’intégration des dettes masquées a porté l’endettement public autour de 110 % du PIB, tarissant l’accès aux financements classiques et déclenchant des discussions ardues avec des créanciers commerciaux. Un programme appuyé par le FMI a suivi en 2019, assorti d’audits et d’exigences de transparence, notamment la publication d’états financiers de la compagnie pétrolière.

La Zambie illustre la zone grise des engagements quasi budgétaires. Le défaut sur les euro-obligations en 2020 a révélé un passif composite : dettes bilatérales et commerciales, mais aussi obligations d’entreprises publiques, en particulier l’électricien ZESCO, dont une part de la dette externe, non garantie, n’apparaissait pas clairement dans la dette de l’État. Des arriérés envers des producteurs d’électricité et des contrats de fourniture opaques ont alimenté ce passif caché. Après plus de trois ans de négociations sous le Cadre commun du G20, Lusaka a conclu en 2024 un accord clé avec ses obligataires et a avancé avec ses créanciers officiels, tandis que les analyses de viabilité intègrent désormais la dette des entreprises publiques et encadrent de nouvelles garanties. Cet élargissement du périmètre statistique est déterminant pour éviter le retour d’un endettement invisible.

En République démocratique du Congo, l’enjeu tient à la structuration de l’échange « minerais contre infrastructures ». L’accord Sicomines, signé en 2007, a longtemps fonctionné en marge du budget, avec des remboursements adossés aux flux miniers et des exemptions fiscales prolongées. En 2024, sa renégociation a porté l’enveloppe d’infrastructures jusqu’à 7 milliards de dollars et a introduit un flux de redevances au profit de l’État ; les bailleurs insistent pour que ces mouvements transitent par le Trésor et la loi de finances. Des audits publics ont par ailleurs mis en évidence des incohérences de reporting des revenus miniers, soulignant l’urgence d’une transparence contractuelle.

Dans tous ces dossiers, le rôle des acteurs étrangers est central. Des banques d’investissement ont structuré des prêts à haut risque, parfois en négligeant des obligations de vigilance et en facturant des commissions élevées ; des cabinets de conseil et d’avocats ont conçu les opérations puis, une fois la crise déclenchée, piloté des restructurations longues et coûteuses. Les clauses de confidentialité ont entretenu l’asymétrie d’information entre exécutifs, parlements et citoyens. Des décisions de régulateurs et de tribunaux au Royaume-Uni et aux États-Unis ont fixé des responsabilités, sans corriger l’architecture qui permet à ces dettes d’échapper au regard public.

Quelles leçons tirer pour des peuples qui paient sans avoir décidé ? D’abord, élargir la définition de la dette publique afin d’inclure de plein droit les entreprises publiques, les garanties et les partenariats miniers et pétroliers, et publier des états trimestriels consolidés et audités. Ensuite, interdire toute garantie souveraine sans vote ex ante du Parlement et sans étude publique d’impact, avec des plafonds clairs du service de la dette rapporté aux recettes. Troisièmement, encadrer strictement les prêts adossés aux ressources : transparence intégrale des contrats, divulgation des sûretés et obligation de passer par le budget pour tout décaissement. La mise en œuvre de normes de transparence comme l’EITI, la publication proactive des contrats et des audits indépendants, ainsi que des sanctions dissuasives en cas de non-divulgation, doivent devenir des obligations et non des options.

Les cas du Mozambique, de la Zambie, du Congo-Brazzaville et de la RDC ne sont pas des accidents isolés. Ils révèlent une architecture qui privatise les profits et socialise les pertes, au détriment de la souveraineté budgétaire et de la confiance démocratique. Revenir à une responsabilité partagée suppose une règle simple : aucun dollar emprunté au nom du public ne doit rester dans l’ombre. C’est à cette condition que les États pourront financer routes, écoles et hôpitaux sans hypothéquer l’avenir, et que les citoyens cesseront d’être les payeurs de dernier ressort de contrats qu’on leur a cachés.

Publié le 22 November 2025

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