De la Corne de l’Afrique au littoral atlantique, les pays du Golfe, Émirats arabes unis, Qatar et Arabie saoudite, ont affiné une grammaire d’influence où philanthropie religieuse, dons et investissements se répondent. Dans cette stratégie, la mosquée, le port et l’aide humanitaire forment des leviers complémentaires qui ouvrent des portes politiques et structurent des dépendances économiques. Elle s’appuie sur des opérateurs publics (fonds souverains, groupes portuaires, agences de développement) et sur un archipel d’ONG confessionnelles finançant écoles, cliniques et puits. Ce soft power idéologique et matériel se lit surtout dans trois espaces : la Corne, le Sahel et l’Afrique de l’Ouest.
Dans la Corne, l’approche émirienne articule infrastructures et levier politique. À Berbera, au Somaliland, DP World modernise le terminal et cofinance le corridor routier vers l’Éthiopie avec l’appui de fonds d’Abou Dhabi, offrant à Addis-Abeba une alternative à Djibouti. Le mémorandum du 1er janvier 2024 entre l’Éthiopie et le Somaliland sur un accès maritime a renforcé ce basculement stratégique. Si Abou Dhabi a démantelé sa base d’Assab en Érythrée en 2021, la logique demeure : contrôler des maillons port-corridor dans une zone clef des routes Est-Ouest.
Le Qatar privilégie la diplomatie et la philanthropie. Doha cultive une réputation d’honnête courtier (de l’accord de Doha pour le Darfour (2011) aux efforts récents autour de la RDC) et convertit ce capital en accès politique. En parallèle, Qatar Charity tisse un maillage social : centres « multi-services » au Mali, et inauguration de mosquées et centres d’étude coranique au Ghana ou au Sénégal en 2025. Ce réseau de « mosquées-plus » produit de la reconnaissance locale et des canaux d’intermédiation avec les autorités.
Riyad combine l’outil de l’aide et la logique d’actifs. L’Arabie saoudite est le principal bailleur du Golfe en aide publique récente, via le Saudi Fund for Development et le centre humanitaire KSrelief, très présents en Afrique. Mais le Royaume avance aussi ses pions économiques : en 2025, SALIC, bras agro-alimentaire adossé au fonds public, a pris le contrôle d’Olam Agri, négociant majeur de céréales et d’oléagineux. Objectif : sécuriser des chaînes d’approvisionnement et peser sur des marchés vivriers où la logistique crée de l’influence.
Trois zones concentrent l’effort. La Corne de l’Afrique, d’abord, car elle commande Bab el-Mandeb et le golfe d’Aden : ports, zones franches et facilités douanières y deviennent des lieux de concessions et d’accès privilégiés. Le Sahel, ensuite, où l’effondrement des services publics fait des dons religieux un amortisseur social et un vecteur d’influence sur les hiérarchies islamiques et les curricula. Enfin l’Afrique de l’Ouest, où axes maritimes, grands marchés intérieurs et transitions numériques rapides attirent capital logistique, plateformes de paiement et agro-business.
Le cas sénégalais illustre la méthode des « ports politiques ». À Ndayane, DP World construit un port en eau profonde d’environ 1,2 milliard de dollars, pensé comme hub de transbordement et d’industrie. Pour Dakar, l’atout est tangible : emplois, recettes et montée en gamme logistique. Pour Dubaï, l’enjeu est d’asseoir un réseau de terminaux qui, de la mer Rouge à l’Atlantique, pèse dans les négociations réglementaires et commerciales. Dans le même temps, l’entrée du fonds souverain qatari dans la finance mobile d’Airtel Africa souligne l’intérêt pour les infrastructures de paiement qui structurent désormais la vie économique en Afrique de l’Ouest.
Dans le Sahel, la philanthropie religieuse est le premier étage de la fusée. Les ONG du Golfe financent mosquées, écoles coraniques, forages et campagnes saisonnières (Ramadan, Aïd), palliant des déficits d’État social tout en ancrant des réseaux de prédication. Parallèlement, la sécurité sert de toile de fond : les Émirats ont intensifié leur coopération avec le Tchad à partir de 2023 sur fond de débordements du conflit soudanais. Des enquêtes onusiennes et des révélations médiatiques ont en outre accusé Abou Dhabi d’alimenter, depuis des pistes tchadiennes, un pont aérien de ravitaillement de la force paramilitaire RSF ; les Émirats démentent, affirmant mener des opérations humanitaires. Ce brouillage humanitaire-sécuritaire montre combien l’outil du don s’imbrique aux rivalités régionales.
Au-delà des cas, un mécanisme commun se dessine. D’abord, la densité des interventions sociales crée une base de légitimité et d’accès auprès des autorités locales, nourrie d’un récit de « fraternité » panislamique ou de solidarité Sud-Sud. Ensuite, la prise de contrôle d’actifs critiques, ports, zones économiques, plateformes de paiement, négociants agricoles, donne un pouvoir de négociation discret mais durable sur des décisions publiques. Enfin, la diplomatie de médiation, particulièrement qatarie, sert de monnaie d’échange symbolique pendant les crises. Ce triptyque convertit la charité en influence et l’infrastructure en levier politique.
Les risques sont identifiés : contrats déséquilibrés, endettement adossé à des recettes portuaires, porosité entre humanitaire et sécuritaire, clivages doctrinaux et rivalités entre parrains du Golfe. La marge de manœuvre africaine se joue dans la transparence des accords (contenu local, partage des risques, clauses de réversibilité), la pluralité des partenaires et la capacité des États à orienter les dons religieux vers des objectifs d’éducation et de santé compatibles avec leurs politiques nationales.
En définitive, le soft power du Golfe en Afrique n’a rien de vaporeux : il est structuré, outillé et territorial. Son économie politique tient à une alchimie simple, la générosité comme porte d’entrée, l’investissement comme colonne vertébrale, la diplomatie comme liant. Pour les capitales africaines, l’enjeu n’est pas de « choisir un camp », mais de codifier des règles du jeu qui maximisent les bénéfices publics et minimisent les effets de capture. Ainsi mosquées, dons et ports peuvent devenir des catalyseurs d’industrialisation, de connectivité et d’inclusion au service des priorités africaines.
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