Du Sahel aux forêts gabonaises, une nouvelle carte du pouvoir agricole s’impose. Elle ne se mesure pas qu’en hectares, mais en contrats, normes et infrastructures qui permettent aux géants de l’agro-industrie (Olam, Cargill, Syngenta et quelques autres) d’orienter les politiques publiques autant que les marchés. Le continent, encore dépendant des importations alimentaires, voit sa souveraineté se négocier en coulisses : clauses de stabilité, exonérations, partenariats public-privé conditionnent l’accès à la terre, aux semences, au crédit et aux débouchés. L’enjeu n’est pas de diaboliser l’investissement étranger, mais de comprendre comment la combinaison du foncier, de la transformation et des intrants installe une hiérarchie économique qui échappe largement aux États et aux producteurs.
Premier levier : la terre, cœur de la souveraineté. Les grandes acquisitions foncières se nouent le plus souvent au moyen de baux pluri-décennaux, avec des clauses de stabilisation et des garanties juridiques qui neutralisent les futures révisions fiscales. Les registres fonciers restent incomplets et les évaluations d’impact rarement publiques. Au Gabon, la coentreprise entre l’État et Olam pour l’huile de palme illustre cette stratégie : concessions à grande échelle, plantations et usines intégrées, schémas d’« outgrowers » via le programme GRAINE. Les autorités vantent les emplois et la certification, quand des ONG documentent des défrichements et des conflits d’usage. Sans transparence contractuelle, il est difficile de vérifier la réalité des contreparties promises aux communautés et à l’écosystème.
Deuxième levier : la transformation et le commerce, où s’exprime le pouvoir discret des maisons de négoce. En Côte d’Ivoire et au Ghana, Cargill a investi massivement dans la capacité de broyage du cacao, faisant de certaines unités les plus grandes d’Afrique et consolidant une position charnière entre millions de petits planteurs et grandes marques mondiales. Quand Abidjan et Accra ont mis en place, en 2019, le « Living Income Differential » (LID) de 400 dollars la tonne pour relever les revenus, des négociants ont compensé en ajustant d’autres composantes de prix. Le résultat est ambivalent : le principe d’une meilleure rémunération a été posé, mais le pouvoir de marché des intermédiaires et la volatilité extrême des cours en ont limité l’effet. Les autorités nationales, contraintes par leurs propres équilibres budgétaires, n’ont pas toujours pu répercuter la flambée récente au niveau des planteurs.
Troisième levier : la semence et l’agrochimie, matrice des dépendances futures. Quatre groupes (dont Syngenta) contrôlent aujourd’hui une large part des marchés mondiaux des semences commerciales et des pesticides. En Afrique, la « modernisation » s’appuie sur l’harmonisation des règles (CEDEAO, COMESA, SADC) et sur des lois de protection des obtentions végétales inspirées de l’Acte UPOV 1991. Les partisans saluent des standards de qualité et un marché régional plus fluide. Les critiques rappellent que ces cadres resserrent l’étau sur les semences paysannes : taxation des échanges informels, coûts d’enregistrement, restrictions au droit de ressemer. Le risque est double : homogénéisation génétique face aux chocs climatiques, et capture de valeur par des redevances et des « paquets technologiques » souvent inaccessibles aux exploitations familiales.
À ces trois piliers s’ajoute un quatrième, politique : la capacité d’orienter les réformes. Les grandes firmes siègent dans les plateformes sectorielles, cofinancent des programmes sociaux, publient des feuilles de route « zéro déforestation » et nouent des partenariats public-privé avec des administrations sous-dotées. Rien d’illégal, mais un déséquilibre structurel : lorsque les conventions demeurent confidentielles, les parlements et les communautés perdent la main. Dans un tel contexte, la loi se fabrique par circulaires, protocoles et chartes volontaires, où la voix des producteurs pèse moins que celle des détenteurs de capitaux et d’informations.
Les conséquences sont concrètes. Là où les emprises industrielles reconfigurent l’espace, l’accès à l’eau, aux pâturages et aux couloirs de transhumance se resserre ; les promesses d’emplois se heurtent à la mécanisation et à la saisonnalité ; les salaires, indexés aux cours internationaux, deviennent volatils. Dans le cacao, les coopératives peinent à négocier à armes égales ; le coût des intrants et des services de conformité grève les marges ; l’endettement progresse. Surtout, la sécurité alimentaire demeure fragile : des terres fertiles sont orientées vers l’export, tandis que les importations de denrées de base augmentent. L’argument de « l’effet-ruissellement », l’idée que l’industrialisation d’exportation sécuriserait mécaniquement l’assiette, ne se vérifie pas sans politiques d’accompagnement robustes.
Faut-il pour autant fermer la porte aux multinationales ? Non : infrastructures, standards, capitaux et technologies peuvent être utiles. Mais l’arbitrage public doit reprendre la main. Première exigence : transparence et responsabilité. Publier les contrats, exonérations et indicateurs de performance ; exiger des registres des bénéficiaires effectifs ; imposer des mécanismes de consentement libre, préalable et éclairé opposables, avec voies de recours effectives. Deuxième exigence : concurrence et fiscalité. Empêcher les positions dominantes sur les corridors logistiques ; conditionner les avantages à du contenu local, à des achats auprès de coopératives et à du transfert de compétences ; lutter contre l’optimisation agressive par des règles de prix de transfert appliquées.
Enfin, reprendre la valeur au plus près des territoires. Industrialiser, oui, mais avec des interprofessions gouvernées paritairement ; des fonds de stabilisation réellement contracycliques ; des politiques d’assurance récolte et de crédit patient ; des investissements massifs dans la recherche variétale ouverte et l’agro-écologie. Les exigences de traçabilité et de non-déforestation, désormais incontournables, ne doivent pas externaliser les coûts vers les planteurs : une part du sur-prix payé en aval doit revenir, par contrats publics-privés transparents, à la rénovation des vergers, à la restauration des paysages et à la santé des sols. C’est à ce prix, celui d’institutions fortes et de règles claires, que l’Afrique pourra accueillir les capitaux dont elle a besoin sans céder sa souveraineté alimentaire.
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