Au Sénégal, la question du financement politique reste sensible et opaque. Les grandes coalitions – Benno Bokk Yakaar hier, Yewwi Askan Wi et les alliances autour de Pastef aujourd’hui – ne vivent pas seulement de discours, mais de flux financiers difficiles à retracer. Entre normes juridiques, pratiques informelles et soutiens communautaires, l’architecture du financement échappe aux radars officiels. Pour les acteurs économiques comme pour les partenaires internationaux, cartographier ces circuits permet de mieux comprendre le rapport de force entre argent et pouvoir et d’anticiper les risques de capture.
Le point de départ est un cadre légal précis. La loi n°81-17 du 6 mai 1981 impose à chaque parti de déposer, avant le 31 janvier, un compte financier annuel montrant que ses ressources proviennent uniquement des cotisations, dons et legs de ses adhérents et sympathisants nationaux, ainsi que des bénéfices d’événements. Elle interdit les « subsides de l’étranger » et prévoit, en cas de manquement, la dissolution. Dans les faits, les comptes sont rarement déposés, les sanctions inexistantes et aucun organe indépendant n’exerce un contrôle systématique. S’y ajoute l’absence de loi sur le financement public et sur les plafonds de dépenses : aux législatives de 2022, la caution de 15 millions de francs CFA par liste s’ajoutait à des dépenses logistiques élevées, sans obligation de comptes de campagne bancarisés.
Dans ce cadre, les coalitions mettent en avant les trois sources jugées légitimes : cotisations, dons nationaux et recettes d’activités. Elles y lisent la preuve de leur « enracinement populaire ». Depuis 2021, Pastef a cherché à systématiser cette logique avec le programme de levée de fonds « Nemmeeku Tour », présenté comme un modèle d’« auto-financement citoyen » et crédité de plus de 125 millions de francs CFA collectés en quelques heures, principalement grâce à de petites contributions, y compris depuis la diaspora. La coalition Yewwi Askan Wi a également utilisé la plateforme Kopar Express pour financer ses campagnes. Cagnottes en ligne et meetings de fundraising sont ainsi entrés dans le répertoire politique, alors que le droit ne précise ni le statut de ces contributions numériques ni les modalités de leur contrôle.
Derrière ces flux déclarés, une part décisive du financement repose sur les relations entre responsables politiques, hauts fonctionnaires et milieux d’affaires. Les enquêtes décrivent un schéma où le leader et un cercle restreint négocient l’appui de grands opérateurs ou de dirigeants d’entreprises, parfois via des fondations ou des contrats de services. Même au sein des états-majors, l’origine exacte des ressources demeure souvent inconnue. Lors de la présidentielle de 2019, l’ampleur des moyens de la coalition présidentielle, estimés à plusieurs milliards de francs CFA, a illustré cette zone grise entre fonds politiques, budgets administratifs et contributions d’entreprises. Dans un tel contexte, certains groupes peuvent « investir » simultanément dans plusieurs coalitions, moins par conviction idéologique que pour sécuriser l’accès à la commande publique, aux régimes fiscaux favorables ou aux régulations sectorielles.
Le rôle des partenaires étrangers est théoriquement limité par l’interdiction des « subsides de l’étranger ». Dans la pratique, beaucoup d’acteurs extérieurs – États, organisations internationales, fondations – privilégient des programmes en faveur des institutions et de la société civile plutôt que des financements assumés de coalitions. L’absence de règles détaillées sur les dons privés et les dépenses de campagne alimente toutefois des soupçons récurrents : soutien indirect de multinationales via leurs filiales, recours à des cabinets de conseil, sponsoring d’événements, relais par la diaspora. Les scandales documentés dans d’autres pays d’Afrique de l’Ouest, où des groupes logistiques ou extractifs ont cherché à peser sur des scrutins, nourrissent la vigilance au Sénégal. Faute de reporting obligatoire, ces influences ne se laissent saisir qu’à travers des signaux ponctuels et des controverses publiques.
Les confréries soufies et leurs réseaux constituent un autre maillon essentiel de ce paysage. Dahiras urbains, cercles de disciples de la diaspora et groupements d’intérêt économique affiliés collectent des ressources par des cotisations, des tontines et des activités commerciales. Leur vocation est d’abord religieuse et sociale, mais ces structures peuvent ponctuellement appuyer une coalition : mise à disposition de cars, prise en charge de la logistique de meetings, soutien à des candidats perçus comme attentifs aux intérêts locaux. Plus que par l’écriture de chèques, l’influence passe par le capital symbolique et la capacité à orienter les choix de milliers de fidèles, y compris parmi les entrepreneurs. Les grandes confréries veillent toutefois à préserver une forme de pluralisme, en évitant un alignement durable sur un seul camp.
Depuis plus d’une décennie, commissions nationales, chercheurs et organisations de la société civile convergent sur un constat : le triptyque actuel – interdiction des financements étrangers, obligation théorique de comptes financiers, absence de régulation des dépenses de campagne – ne suffit plus. Les pistes de réforme sont connues : financement public conditionné à la représentativité et au respect d’obligations comptables, plafonnement des dépenses, comptes de campagne bancarisés, audit indépendant et publication des rapports financiers. L’arrivée au pouvoir de forces qui revendiquent la transparence et l’auto- financement citoyen remet ce chantier au cœur de l’agenda. Pour les coalitions comme pour leurs partenaires économiques, l’enjeu est de réduire les zones d’ombre qui nourrissent les soupçons de capture et de stabiliser un environnement où les règles du jeu sont lisibles et applicables à tous.
Sénégal
Algérie
RD du Congo
FR
EN