Depuis plus de quinze ans, le Cameroun affiche des ambitions élevées pour l’eau potable en milieu rural. Vision 2025, Politique nationale de l’eau et Stratégie nationale de développement 2020-2030 (SND30) promettent une couverture rurale de 75 %, puis 85 % d’ici 2030. Sur le papier, les programmes d’hydraulique villageoise se succèdent, portés par l’État et les bailleurs. Mais entre les montants annoncés dans les lois de finances et la réalité des villages, se déploie un espace fait de retards, de forages en panne et de chantiers qui ne se matérialisent jamais.
Les plans adoptés depuis la fin des années 2000 prévoyaient à la fois la création de milliers de nouveaux points d’eau et la réhabilitation des ouvrages existants. Une étude nationale de 2010 situait pourtant l’accès à l’eau potable à moins de 30 % en milieu rural, contre environ 75 % en zone urbaine. Plus récemment, UNICEF estime qu’environ 70 % de la population camerounaise a accès à une source d’eau jugée sûre, mais seulement un peu plus de la moitié des ruraux. Les régions sahéliennes du Nord, de l’Extrême-Nord et de l’Adamaoua restent nettement en retard, ce qui alimente des tensions locales autour des points d’eau fonctionnels.
Côté financements, l’effort de l’État est longtemps resté limité. Au milieu des années 2000, le budget national consacrait une quinzaine de milliards de francs CFA par an au secteur de l’eau, soit moins de 1 % de la dépense publique. Une étude nationale évaluait pourtant les besoins d’investissement cumulés à plus de 500 milliards de francs CFA sur une décennie pour l’eau et l’assainissement, très au-delà des crédits disponibles. Dans les faits, l’hydraulique rurale repose largement sur l’aide extérieure : Banque africaine de développement, coopération bilatérale, agences onusiennes et ONG financent une grande partie des forages, mini-adductions et latrines en zones rurales.
Cette dépendance se confirme aujourd’hui. En 2025, la Banque mondiale a approuvé un Programme de sécurité de l’eau de 950 millions de dollars, dont 200 millions pour une première phase combinant renforcement institutionnel et investissements dans plusieurs régions rurales. La Banque africaine de développement finance, elle, des inventaires nationaux et des études de faisabilité pour des mini-réseaux villageois, ainsi que la formation des services techniques. À ces ressources extérieures s’ajoutent la dotation de la décentralisation et les crédits d’investissement public, au sein d’un paysage financier dense mais fragmenté, où il est difficile de suivre précisément le trajet de chaque franc.
Une étude de traçabilité des dépenses publiques (PETS 3, volet eau-hygiène-assainissement) éclaire ce que deviennent ces budgets. Sur le plan comptable, le tableau est flatteur : le taux d’exécution des projets WASH dépasse 95 % en base engagement comme en base ordonnancement. Mais l’analyse montre que l’argent engagé ne se traduit pas toujours par des ouvrages opérationnels. En 2017, environ un quart des projets d’adduction d’eau potable rurale engagés n’avaient pas débuté, concentrant une part importante des montants correspondants. La plupart des projets démarrent et se terminent en retard, souvent de plusieurs semaines, tandis que les dossiers d’engagement restent en moyenne plus de dix jours chez les contrôleurs financiers pour un délai réglementaire de 72 heures. Un projet inscrit dans la loi de finances peut ainsi n’apparaître dans le village que deux ou trois ans plus tard, voire rester au stade de chantier inachevé, alimentant l’impression de « chantiers fantômes » malgré des budgets officiellement consommés.
Quand les ouvrages existent, leur durabilité est loin d’être acquise. Une revue récente de données issues de 310 plans communaux estime à plus de 20 000 le nombre de pompes à motricité humaine constituant la principale source d’eau potable en milieu rural. Un tiers d’entre elles seraient non fonctionnelles, soit environ 6 700 points d’eau immobilisés, l’équivalent théorique de plusieurs millions de personnes privées de service. Les auteurs évaluent à plusieurs dizaines de milliards de francs CFA l’investissement bloqué dans ces ouvrages en panne, sans compter les coûts sanitaires liés au retour vers les rivières, les marigots ou les puits non protégés.
Les études locales donnent chair à ces statistiques. Dans l’Extrême-Nord, plusieurs enquêtes de terrain montrent qu’environ la moitié des forages équipés de pompes manuelles sont à l’arrêt, et qu’une partie de ceux qui fonctionnent ne délivrent de l’eau qu’une fraction de l’année. Plus au sud, une étude menée dans la commune forestière de Mvangan recense 127 points d’eau modernes mais relève l’absence de comité de gestion pour près de quatre ouvrages sur dix, l’absence de ligne budgétaire de maintenance et la difficulté des comités existants à financer les réparations au-delà des premières années. Ces auteurs soulignent que ce type de fragilité est courant dans les communes camerounaises, où les compétences ont souvent été transférées sans les moyens correspondants.
Les juridictions financières et les partenaires techniques convergent sur un diagnostic : il ne suffit pas de mobiliser plus de crédits, il faut passer d’une logique de projets à un service public de l’eau rurale. Les audits relèvent une coordination insuffisante entre ministères, communes et bailleurs, des données incomplètes sur l’état des ouvrages et un suivi post- construction rare. Les nouveaux programmes de sécurité de l’eau annoncent des bases de données nationales, le renforcement des capacités locales et des règles de maintenance plus strictes. Leur réussite se jugera moins aux montants engagés qu’à une question simple, posée chaque saison sèche dans les villages : quand on actionne la pompe, l’eau coule-t-elle encore ?
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