Côte d’Ivoire : Milliards de la reconstruction, entre promesses, réalisations et zones d’ombre.

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Plus d’une décennie après la crise post-électorale de 2010-2011, la Côte d’Ivoire est devenue un symbole de rebond en Afrique de l’Ouest, avec une croissance proche de 9 % en moyenne entre 2012 et 2015. Derrière cette performance se pose toutefois une question sensible : comment ont été utilisés les milliards mobilisés pour la reconstruction, et dans quelle mesure ces ressources ont-elles transformé durablement l’économie et les territoires ?

Une première part décisive des fonds a pris la forme d’un allègement de dette plutôt que de nouveaux projets. En 2012, l’atteinte du point d’achèvement de l’Initiative en faveur des pays pauvres très endettés s’est traduite par environ 3,1 milliards de dollars d’allègement, complétés par 1,3 milliard au titre de l’Initiative d’allègement de la dette multilatérale. La valeur actualisée de la dette extérieure est ainsi passée d’environ 12 à 4,7 milliards de dollars, réduisant fortement le service de la dette et libérant une marge pour l’investissement public et les dépenses sociales.

Le deuxième pilier est le Plan national de développement (PND) 2012-2015, premier cadre économique de l’« après-crise ». À la conférence des bailleurs de Paris fin 2012, les partenaires bilatéraux et multilatéraux annoncent environ 7 milliards d’euros d’engagements, alors que le gouvernement en sollicitait 3 milliards. Pour le PND 2016-2020, un nouveau groupe consultatif porte les promesses à 15,4 milliards de dollars, au sein d’une enveloppe globale estimée à 60 milliards, dont 22,5 milliards d’investissements publics et 37,5 milliards attendus du secteur privé.

Les données macroéconomiques situent ces ordres de grandeur. Selon le FMI, les flux annuels d’aide – dons, prêts concessionnels et allègements de dette – tournent autour de 0,5 à 0,8 milliard de dollars, tandis que l’investissement public passe d’environ 3 % du PIB en 2010 à près de 8 % en 2015 et que le pays retrouve l’accès aux marchés internationaux via des émissions d’eurobonds. Les « milliards de la reconstruction » combinent ainsi aide extérieure et mobilisation accrue de ressources domestiques.

La question centrale devient alors la conversion des engagements en dépenses effectives. Une revue de la mise en œuvre du PND 2012-2015 indique qu’entre 2012 et 2014, environ 491 milliards de francs CFA de crédits budgétaires ont été programmés au titre du plan, avec un taux d’exécution proche de 87 %. En intégrant financements privés et extérieurs, le taux d’exécution financière global du PND est toutefois estimé à un peu moins de 60 %, signe que les annonces des conférences de bailleurs se traduisent partiellement, et avec retard, en chantiers d’infrastructures ou en programmes sociaux.

Du côté des partenaires techniques et financiers, la reconstruction repose sur un mix d’appuis budgétaires, de programmes de réforme et de grands projets. La Banque mondiale, qui avait annoncé 2 milliards de dollars pour le PND 2012-2015, a finalement décaissé près de 2,8 milliards et promet 5 milliards supplémentaires pour 2016-2020. D’autres bailleurs majeurs – Banque africaine de développement, Banque islamique de développement, Union européenne, agences onusiennes, institutions régionales – financent énergie, routes, ports, eau potable et cohésion sociale. Leurs évaluations jugent globalement les résultats « modérément satisfaisants » : stabilité macroéconomique retrouvée, finances publiques mieux gérées, mais réformes inachevées dans plusieurs secteurs clés.

Les cabinets privés jouent, dans cette architecture, un rôle moins visible mais croissant. Les PND successifs font des partenariats public-privé un levier central, qu’il s’agisse de l’extension du port ou du métro d’Abidjan, ou de concessions énergétiques. La préparation de ces projets – études de faisabilité, modélisations financières, structuration juridique, suivi – est largement confiée à des firmes de conseil, souvent en consortium avec des cabinets ivoiriens. De nombreuses évaluations de projets sont aussi externalisées, comme le montre la pratique de plusieurs bailleurs qui recourent à des cabinets spécialisés pour concevoir et interpréter les évaluations d’impact. Cette expertise accélère le montage des opérations, mais elle fragmente l’information : beaucoup d’analyses restent contractuelles et peu accessibles.

Les limites de la reconstruction apparaissent nettement lorsqu’on quitte les agrégats nationaux pour les réalités territoriales. Les plans de développement identifient des régions prioritaires – notamment le District des Montagnes, le Woroba, le Zanzan et le Denguelé – où doivent se concentrer projets communautaires et investissements de base. Pourtant, de nombreuses enquêtes montrent que ces zones restent marquées par des infrastructures dégradées, des services publics sous-dotés et une pauvreté élevée. En 2015, le taux de pauvreté national avoisinait encore 46 %, avec près de 57 % de pauvres en milieu rural, contre 36 % en zones urbaines.

Les évaluations de programmes post-crise mettent en avant des difficultés récurrentes : extension des zones d’intervention, partenariats locaux de qualité inégale, lourdeurs administratives, fragilité du suivi-évaluation et incertitude sur la pérennisation des acquis lorsque les financements extérieurs se retirent. Les revues du PND soulignent les progrès accomplis en matière de coordination de l’aide – notamment la mise en place d’une plateforme informatisée de gestion des financements et la volonté de mieux aligner les bailleurs sur les priorités nationales – mais appellent à un suivi plus fin des résultats, dépassant les seuls indicateurs de décaissement, de croissance ou de volume d’investissement.

Comparée à d’autres pays sortant de conflit, la Côte d’Ivoire dispose d’atouts réels : cadre stratégique stabilisé, dette allégée, partenaires nombreux. Mais les milliards mobilisés n’ont pas produit un effet homogène : ils ont permis un rattrapage rapide des infrastructures et rassuré les investisseurs, sans effacer les écarts de services publics ni les inégalités territoriales. La question « où sont passés les milliards ? » devient alors une question de traçabilité : territoire par territoire, que changent concrètement ces ressources ?

Publié le 02 January 2026

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