Depuis 2016, l’économie égyptienne est étroitement liée aux programmes du Fonds monétaire international (FMI). Les différents accords successifs, assortis de réformes parfois douloureuses, ont permis d’éviter des crises de balance des paiements répétées, mais au prix d’une dépendance croissante vis-à-vis des bailleurs internationaux. La trajectoire récente de l’Égypte illustre le dilemme classique entre stabilisation macroéconomique, contraintes politiques internes et coûts sociaux élevés.
En 2016, le FMI approuve un accord élargi (Extended Fund Facility, EFF) de 12 milliards de dollars sur trois ans pour soutenir un programme de « réformes complètes » : libéralisation du taux de change, réduction des subventions et consolidation budgétaire. En 2020, la pandémie conduit à un financement d’urgence, puis à un accord de confirmation pour stabiliser les finances publiques. En 2022, un nouvel EFF de 46 mois, d’environ 3 milliards de dollars, ensuite porté à 8 milliards, est approuvé pour répondre aux tensions de change et à la sortie de capitaux.
Ces programmes successifs s’emboîtent : chaque crise majeure (choc externe, Covid-19, remontée des taux mondiaux) se traduit par une renégociation des engagements, mais rarement par une remise en cause du cadre d’ensemble.
Les conditionnalités du FMI se concentrent sur trois axes. Le premier est la flexibilité du taux de change : la dépréciation de la livre égyptienne, engagée en 2016 puis renforcée après 2022, vise à résorber les pénuries de devises et à restaurer la compétitivité. Le second est la discipline budgétaire : introduction de la TVA, réduction progressive des subventions énergétiques, maîtrise de la masse salariale publique et objectif d’excédent primaire pour stabiliser la dette.
Le troisième axe est structurel : limitation de l’empreinte économique de l’État, privatisations ciblées, amélioration de la gouvernance des entreprises publiques et renforcement des filets sociaux (programmes Takaful et Karama) pour protéger les ménages les plus vulnérables.
Sur le plan macroéconomique, les résultats sont tangibles mais fragiles. Les réformes ont permis de réduire les déficits jumeaux, de reconstituer les réserves de change et de maintenir l’accès aux marchés internationaux. Le ratio dette publique/PIB, qui avait dépassé 95 %, a commencé à refluer, tandis que la croissance, fortement ralentie en 2023-2024, revient sur une trajectoire proche de 4–5 % selon les projections des institutions financières internationales.
L’inflation a cependant atteint des niveaux records après les dévaluations successives et la hausse des prix mondiaux, avant de refluer progressivement sous l’effet du resserrement monétaire et de la normalisation du marché des changes. Les autorités monétaires doivent désormais arbitrer entre la lutte contre l’inflation et la nécessité de soutenir l’activité dans un contexte de dette élevée et de besoins de refinancement importants.
Le coût social de ces ajustements est considérable. La forte hausse des prix alimentaires et énergétiques a érodé le pouvoir d’achat, en particulier pour les ménages modestes et la classe moyenne urbaine. Les données officielles font état d’un tiers de la population vivant sous le seuil national de pauvreté, tandis que plusieurs études estiment que la pauvreté et la vulnérabilité ont augmenté depuis les premières vagues de réformes, malgré l’extension des transferts monétaires ciblés.
Le chômage agrégé reste contenu, mais masque un chômage des jeunes nettement plus élevé, ainsi qu’une prédominance d’emplois informels peu productifs. La promesse centrale des programmes (une croissance tirée par le secteur privé, créatrice d’emplois de qualité) reste encore largement à concrétiser.
Sur le plan politique, la mise en œuvre des réformes se heurte à la place centrale de l’État et des forces armées dans l’économie. Les entreprises contrôlées par l’armée sont présentes dans la construction, les infrastructures, l’agro-alimentaire ou les services, avec un accès privilégié aux marchés publics et au foncier. Les analyses de la « politique économique » du programme soulignent que le FMI a progressivement intégré cette réalité, en misant sur une réduction graduelle, plutôt qu’une remise en cause frontale, du rôle économique de l’appareil sécuritaire.
Cette configuration limite la concurrence, décourage l’investissement privé et rend politiquement sensibles les réformes de gouvernance des entreprises publiques, de transparence budgétaire et d’égalité d’accès aux marchés.
La relation Égypte-bailleurs occidentaux dépasse le seul cadre du FMI. En 2024, l’Union européenne annonce un paquet financier de 7,4 milliards d’euros pour 2024-2027, dont 5 milliards d’aide macro-financière, destiné à soutenir la stabilité économique du pays mais aussi la gestion des flux migratoires et la sécurité régionale. Cette aide s’ajoute aux appuis de la Banque mondiale et aux investissements massifs en provenance des pays du Golfe, notamment dans de grands projets immobiliers et portuaires.
Ainsi se met en place un triangle FMI-UE-alliés du Golfe, dans lequel les financements sont conditionnés à la poursuite des réformes, mais répondent aussi à des considérations géopolitiques : stabilité d’un voisin clef de la Méditerranée, sécurisation des routes maritimes, contrôle des migrations et gestion des répercussions des conflits régionaux.
Au total, l’expérience égyptienne montre qu’un pays peut éviter une crise ouverte grâce à l’appui coordonné du FMI et des bailleurs officiels, au prix d’un ajustement socialement coûteux et d’une dépendance financière durable. La stabilité macroéconomique a été largement restaurée, mais la transformation structurelle reste inachevée.
L’enjeu des prochaines années sera de savoir si l’Égypte peut convertir ces programmes successifs en une trajectoire de croissance plus autonome et inclusive, ou si elle restera enfermée dans un cycle récurrent d’accords, où chaque épisode de tension appelle un nouveau soutien extérieur.
Égypte
Côte d'Ivoire
Algérie
RD du Congo
FR
EN