Au cœur de la transition énergétique mondiale, l’Afrique du Sud ne se limite plus à exporter des minerais. Dotée de réserves majeures de platinoïdes, de manganèse et de chrome, elle fournit une part décisive des métaux nécessaires aux batteries, aux véhicules électriques et aux technologies bas carbone. Dans ce contexte, la rivalité entre la Chine et les États-Unis influence directement ses orientations industrielles et son insertion dans les chaînes de valeur mondiales.
Depuis le début des années 2000, la Chine s’est imposée comme partenaire économique central de Pretoria. Le commerce bilatéral a été multiplié par plus de trente, faisant de Pékin le premier partenaire commercial du pays. Les investissements chinois couvrent l’industrie, les télécommunications et les infrastructures, avec des zones industrielles et portuaires tournées vers l’exportation. Officiellement, les deux capitales parlent d’un « partenariat stratégique global », articulé avec l’Initiative la Ceinture et la Route.
Cette présence répond à une double logique. Pour Pékin, il s’agit de sécuriser l’accès à des minerais critiques tout en offrant des débouchés à ses entreprises d’ingénierie, d’énergie et de construction. Pour Pretoria, ces capitaux permettent de financer des infrastructures longtemps en attente et d’obtenir des engagements sur la localisation industrielle, autour des véhicules électriques, de la production d’énergie et de la transformation métallurgique. Les autorités y voient des leviers de montée en gamme, même si le débat reste ouvert sur l’équilibre entre emplois locaux, transferts de technologie et déficit commercial croissant.
Les États-Unis abordent le dossier sous un angle davantage centré sur la sécurité des chaînes d’approvisionnement. La transition énergétique américaine accroît la demande en platine, en manganèse ou en vanadium, domaines où l’Afrique du Sud occupe une position dominante. Washington cherche donc à diversifier ses sources hors de Chine et à sécuriser des contrats de long terme avec des producteurs jugés fiables, en combinant diplomatie économique, instruments financiers et partenariats miniers.
L’outil le plus visible reste l’African Growth and Opportunity Act (AGOA), qui offre un accès préférentiel au marché américain. L’Afrique du Sud en est l’un des principaux bénéficiaires, notamment via le secteur automobile, qui exporte chaque année pour plusieurs milliards de dollars vers les États-Unis. Ce lien confère à Washington un levier de pression assumé : certains responsables ont déjà évoqué la possibilité de revoir ces avantages en fonction des orientations diplomatiques de Pretoria, rappelant que l’accès au marché peut être conditionné à des affinités politiques.
La rivalité sino-américaine se traduit ainsi par une pression diplomatique croisée. La Chine met en avant la coopération Sud-Sud, soutient l’agenda sud-africain au sein des BRICS et valorise le pays comme porte d’entrée vers le continent. Les États-Unis insistent sur la « fiabilité » des alliés et sur la nécessité de convergences politiques, notamment sur les conflits internationaux et la réforme de la gouvernance mondiale. Chaque prise de position publique de Pretoria est interprétée comme un signal d’alignement ou de distance vis-à-vis de l’un ou l’autre camp.
Ces tensions constituent l’arrière-plan d’une réorientation de la politique industrielle sud-africaine. Le gouvernement a adopté une stratégie dédiée aux minerais et métaux critiques qui identifie des substances prioritaires (platinoïdes, manganèse, vanadium, cuivre, lithium, entre autres) et met l’accent sur la transformation locale. L’objectif est de passer d’un modèle centré sur l’exportation de minerais bruts à un modèle fondé sur les métaux raffinés et les matériaux intermédiaires. Elle s’inscrit dans une vision plus large de réindustrialisation verte et de création d’emplois qualifiés.
Cette stratégie s’articule avec d’autres instruments : plan de soutien à l’automobile, feuille de route sur les véhicules électriques, projets d’hydrogène vert et amélioration des corridors logistiques. Elle implique aussi des arbitrages sensibles sur les conditions d’exportation des minerais, l’éventuelle introduction de taxes pour encourager la transformation locale, ou la définition de volumes réservés à certains projets industriels. Les entreprises minières, sud-africaines comme étrangères, examinent attentivement ces options, qui peuvent modifier la rentabilité des investissements et la structure des contrats de long terme.
Entre Pékin et Washington, Pretoria cherche à transformer la rivalité en opportunité. Sur le plan industriel, cela se traduit par une stratégie de diversification des partenaires : discussions avec des constructeurs asiatiques pour attirer des usines de véhicules électriques, renforcement de la coopération avec les États-Unis et l’Union européenne pour sécuriser des débouchés stables, et volonté déclarée de développer davantage de transformation sur le sol africain. Le fil conducteur est la recherche de transferts de technologie, de contenu local et d’emplois qualifiés, plutôt que la seule extraction.
Pour l’Afrique du Sud, la question centrale n’est donc pas de choisir un camp, mais de préserver sa capacité à définir ses propres priorités de développement. La rivalité Chine- États-Unis ouvre une fenêtre de négociation, mais elle comporte aussi des risques : remise en cause de régimes commerciaux préférentiels, volatilité des flux de capitaux et fragmentation des normes technologiques. La crédibilité de la politique industrielle dépendra de la clarté des règles offertes aux investisseurs et de la capacité de l’État à les appliquer de manière prévisible.
Dans les années à venir, la manière dont Pretoria mettra en œuvre sa stratégie sur les minerais critiques, dont elle arbitrera entre les demandes de ses partenaires et gérera les contraintes internes, dira jusqu’où le pays peut utiliser cette rivalité à son avantage. L’Afrique du Sud se trouve à la croisée des chemins : rester un fournisseur de ressources dans un jeu dominé par d’autres, ou s’affirmer comme un acteur industriel capable de peser sur l’architecture des chaînes de valeur de la transition énergétique mondiale.
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