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Maroc : Comment la commande publique profite à un cercle restreint d’entreprises

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Au Maroc, la commande publique est devenue l’un des instruments centraux de la politique économique. Elle représente, selon les institutions nationales, entre 17 % et 20 % du PIB, pour plusieurs dizaines de milliers d’appels d’offres par an et un volume annuel de plusieurs centaines de milliards de dirhams. Les grands programmes d’infrastructures, la modernisation des services publics et la digitalisation de l’État passent majoritairement par ce canal, qui façonne la structure des filières et la trajectoire des groupes privés.

Un levier stratégique de plus en plus concentré

Les analyses du Conseil de la concurrence, du CESE et de la Cour des comptes convergent : une part importante des marchés revient, de façon récurrente, à un nombre limité d’opérateurs. Dans le BTP et les infrastructures, quelques groupes dominent les principaux chantiers. Dans le numérique, un petit cercle d’intégrateurs et de sociétés de services informatiques se retrouve fréquemment sur les projets de systèmes d’information et de plateformes en ligne.

Cette concentration n’exclut pas la compétition formelle : les procédures sont ouvertes et les critères publiés. Mais les exigences de chiffre d’affaires, de références, de garanties bancaires et d’ingénierie réduisent le nombre réel de candidats possibles. Les acteurs déjà présents remplissent plus facilement ces conditions, amortissent leurs coûts d’étude sur de nombreux dossiers et consolident, au fil du temps, leur position.

Un cadre juridique modernisé, des barrières d’entrée élevées

Sur le plan normatif, le Maroc a profondément réformé son système de marchés publics : le décret de 2013 puis le décret 2-22-431 de 2023 renforcent la transparence, la dématérialisation et le contrôle des procédures. Le principe de préférence nationale est précisé et devient obligatoire pour certains segments, tandis qu’une part des marchés est réservée aux petites et moyennes entreprises.

La traduction concrète de ces principes laisse toutefois apparaître des barrières d’entrée persistantes. Les seuils financiers et techniques restent élevés sur de nombreux projets, ce qui limite l’accès des entreprises émergentes. Les marchés-cadres et accords pluriannuels stabilisent des relations entre l’administration et un cercle réduit de prestataires, tandis que beaucoup de PME restent cantonnées à la sous-traitance, avec une visibilité limitée sur les conditions économiques.

Réseaux institutionnels et capital informationnel

Le poids des établissements et entreprises publics, qui rassemblent plusieurs centaines d’entités et de filiales, joue un rôle structurant. Ces organismes sont à la fois de grands donneurs d’ordre et, via leurs participations, des acteurs directs du marché. Au fil du temps, ils tissent avec certains opérateurs privés des relations de long terme, fondées sur la répétition des contrats, la connaissance des contraintes mutuelles et la co-construction de projets complexes.

Dans cet environnement, le capital informationnel devient déterminant. Les entreprises les mieux connectées aux grands donneurs d’ordre connaissent plus finement les calendriers, les priorités et les standards techniques, ce qui leur permet d’anticiper les appels d’offres et de préparer les dossiers en amont. C’est souvent à ce niveau, discret et difficile à mesurer, que se forme le « réseau caché » des grands bénéficiaires.

Digitalisation : transparence accrue, nouveaux filtres

La dématérialisation de la commande publique – généralisation des plateformes électroniques, publication en ligne des avis et des résultats, procédures d’e-procurement – constitue l’un des axes majeurs des réformes. Elle a permis d’améliorer la traçabilité et de réduire certaines zones d’opacité, en rendant plus difficile l’usage non justifié de procédures dérogatoires. Les organisations internationales y voient un progrès notable en matière de transparence et de climat des affaires.

Mais la digitalisation introduit aussi de nouveaux filtres. Les grands groupes disposent de cellules spécialisées pour la veille, l’analyse des cahiers des charges et la gestion de multiples dossiers. Autour d’eux, des bureaux d’études et cabinets de conseil accompagnent les entreprises dans la préparation des offres. Ceux qui sont déjà insérés dans ces réseaux identifient plus vite les opportunités et répondent plus aisément aux exigences formelles.

Réformes, contrôle et ouverture du jeu concurrentiel

Face à ces enjeux, les institutions marocaines ont renforcé les mécanismes de contrôle : rapports réguliers de la Cour des comptes, analyses du Conseil de la concurrence, audits thématiques. Ces travaux mettent en évidence des progrès, mais aussi des fragilités récurrentes : besoins mal définis, recours à des procédures exceptionnelles, concentration des études techniques et suivi partiel de l’exécution des contrats.

Pour de nombreux observateurs, la prochaine étape consiste à dépasser la seule conformité juridique pour analyser les effets économiques de la commande publique. Cela suppose de publier des données détaillées sur les attributaires, les montants cumulés, la part des PME et le degré de concentration par filière. De tels indicateurs permettraient d’objectiver le débat sur les « grands gagnants » et d’ajuster les instruments de soutien ou de régulation.

L’enjeu n’est pas de désigner des fautifs, mais de faire de la commande publique un véritable levier de concurrence, d’innovation et de cohésion territoriale. En élargissant progressivement le cercle des entreprises capables d’accéder aux marchés, en renforçant l’appui aux PME et en sécurisant la sous-traitance, le Maroc peut réduire le poids des rentes de situation sans affaiblir sa capacité d’exécution. Le réseau des grands bénéficiaires, aujourd’hui largement implicite, pourrait alors évoluer vers un écosystème plus ouvert, où la performance et la transparence priment sur l’historique des relations.

Publié le 20 November 2025

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