À intervalles réguliers, des voix s’élèvent pour accuser les Arabes et les musulmans d’avoir pratiqué l’esclavage et l’asservissement des peuples, en s’appuyant sur certaines pratiques serviles qui ont effectivement existé à différentes périodes de l’histoire islamique. Certains vont plus loin encore en imputant à l’islam lui-même la responsabilité d’avoir institué et légitimé l’esclavage. À cette fin, ils invoquent des versets coraniques et des hadiths qu’ils extraient délibérément de leur contexte ou qu’ils interprètent de manière partiale, dans le dessein d’établir un lien artificiel entre la servitude et la religion musulmane.
Récemment, le président burkinabè Ibrahim Traoré s’est inscrit dans cette même logique en affirmant que les Arabes et les musulmans auraient réduit l’Afrique en esclavage pendant un millénaire. La récurrence de telles accusations nous invite à suspendre un instant le tumulte des polémiques pour examiner, avec la sérénité qu’impose toute démarche intellectuelle, la relation entre l’islam, en tant que religion, et l’institution de l’esclavage. Les enseignements de l’islam ont-ils réellement consacré et légitimé cette pratique, ou ont-ils, au contraire, constitué l’une des premières doctrines à ériger la liberté et la dignité humaines au rang de principes fondamentaux ?
Dans cette étude, nous nous proposons d’aborder la question de l’esclavage et de l’asservissement à la lumière de la pensée islamique, en replaçant les textes relatifs à la servitude dans leur contexte historique et en les interprétant conformément aux finalités supérieures de la loi islamique (maqāṣid al-sharīʿa), parmi lesquelles la liberté occupe une place éminente. Celle-ci ne constitue pas un principe secondaire ; elle représente une finalité juridique majeure que l’islam est venu consacrer et réaliser.
Notre réflexion s’articulera autour de deux axes essentiels.
Le premier consistera à replacer le phénomène de l’esclavage dans sa perspective historique universelle, afin de mettre en évidence l’ancienneté de cette institution ainsi que son enracinement profond dans de nombreuses civilisations et traditions religieuses qui, bien avant comme après l’avènement de l’islam, l’ont reconnue et encadrée par leurs textes sacrés ou leurs législations positives.
Le second axe portera sur le rôle joué par l’islam dans la lutte contre l’esclavage. Toutefois, il serait impossible de comprendre les mécanismes mis en œuvre par la législation islamique sans les replacer dans leur contexte historique et sans saisir l’objectif ultime qu’ils poursuivaient : faire de la liberté une réalité sociale. Cette ambition s’est traduite par une politique de progressivité (tadarruj), qui privilégia une transformation graduelle des structures sociales plutôt qu’une rupture brutale. C’est cette démarche qui permit, au sein des premières sociétés musulmanes, d’engager un processus de disparition progressive de l’institution esclavagiste.
L’esclavage accompagne l’humanité depuis les premiers temps de son histoire. Il est aussi ancien que l’injustice, la convoitise et l’exploitation de l’homme par l’homme. La quasi-totalité des peuples et des civilisations y ont eu recours, faisant des esclaves et des captifs l’un des fondements de leur organisation économique. On les employait à l’édification des murailles et des forteresses, au creusement des canaux, à la mise en valeur des terres agricoles, ainsi qu’à l’exécution des travaux les plus pénibles.
Afin d’assurer la pérennité de cette exploitation et de garantir la soumission des esclaves à leurs maîtres, les sociétés de l’Antiquité et des époques ultérieures élaborèrent des législations destinées à conférer une apparence de légalité à cette pratique profondément inique.
Dès le Code d’Hammourabi, l’asservissement était prévu comme sanction pour certaines infractions ou comme moyen de régler des dettes. Les civilisations grecque et romaine consacrèrent ensuite le droit du vainqueur à réduire les vaincus en esclavage à l’issue des guerres. Des siècles plus tard, les puissances coloniales occidentales contribuèrent à leur tour à l’expansion de ce système en promulguant des textes destinés non seulement à légitimer l’asservissement des peuples, mais également à en assurer la pérennité en réprimant avec la plus grande sévérité toute tentative de fuite ou de rébellion.
Parmi les textes les plus emblématiques de cette législation figure le Code noir, promulgué en 1685 par le roi Louis XIV. Ce texte assimilait les esclaves à de simples biens meubles, susceptibles d’être achetés, vendus ou transmis comme n’importe quelle propriété.
Plus encore, il codifiait des châtiments corporels d’une extrême cruauté. Son article 38 disposait qu’un esclave fugitif pendant un mois aurait les oreilles coupées et serait marqué au fer rouge d’une fleur de lys sur l’épaule ; en cas de récidive, les tendons du jarret lui seraient sectionnés ; à la troisième fuite, il encourrait la peine de mort.
Ce code demeura en vigueur durant plusieurs siècles dans un pays dont la devise est pourtant « Liberté, Égalité, Fraternité », jusqu’au début de l’année 2026, lorsque l’Assemblée nationale française engagea, sous la pression d’organisations engagées dans la lutte contre l’esclavage, une procédure visant à son abrogation.
Les religions anciennes face à l’esclavage et l’approche de l’islam
Par une ironie douloureuse de l’histoire, la pratique de l’asservissement ne fut nullement l’apanage des seules civilisations occidentales. Plusieurs royaumes, empires et tribus africains y eurent également recours au fil des siècles. Certains de leurs souverains et sultans jouèrent même le rôle d’intermédiaires dans le commerce des esclaves, participant activement aux réseaux qui alimentaient cette traite.
Plus regrettable encore, les séquelles de cette institution continuent, dans certaines sociétés africaines, de produire leurs effets. Des hiérarchies sociales héritées de l’esclavage subsistent encore aujourd’hui, opposant des lignages réputés « nobles » à des groupes historiquement assimilés à des castes serviles. Dans plusieurs pays, ces héritages demeurent à l’origine de discriminations, d’exclusions et de formes persistantes de marginalisation.
Les religions anciennes, quant à elles, adoptèrent des positions diverses à l’égard de l’esclavage.
Le judaïsme le reconnaît explicitement. Le Lévitique (25:44-46) autorise les Israélites à acquérir des esclaves parmi les peuples païens qui les entourent, notamment les Cananéens. Le Deutéronome (20:10-11) énonce également que lorsqu’une cité accepte de se rendre, ses habitants sont soumis au travail forcé au service des vainqueurs.
Le christianisme primitif, pour sa part, n’appela pas expressément à l’esclavage, mais il ne le prohiba pas davantage. Durant les premiers siècles de son existence, il ne développa ni doctrine abolitionniste ni véritable politique destinée à limiter cette institution.
Cette position connut toutefois une évolution décisive au XVe siècle lorsque le pape Nicolas V promulgua, le 8 janvier 1455, la bulle pontificale Romanus Pontifex, par laquelle il accordait au royaume du Portugal le droit de coloniser de nouveaux territoires et d’asservir leurs populations.
Ses successeurs — Calixte III, Sixte IV, Léon X et d’autres souverains pontifes — approuvèrent à leur tour l’asservissement des Africains ainsi que le commerce des esclaves.
Pour justifier ces décisions, ils s’appuyèrent sur certains passages bibliques, notamment le récit de la malédiction de Canaan rapporté dans la Genèse :
« Maudit soit Canaan ! Qu’il soit l’esclave des esclaves de ses frères. » (Genèse 9:25)
Selon cette interprétation, les peuples africains, considérés comme descendants de Cham, fils de Noé, auraient été voués à la servitude par décret divin. Certains allèrent jusqu’à soutenir que leur réduction en esclavage participait de l’accomplissement même de la volonté de Dieu.
L’histoire offre à cet égard une ironie aussi saisissante que tragique : le premier navire utilisé, au XVIᵉ siècle, pour déporter des esclaves africains vers les Amériques portait le nom de « Jesus Ship ».
L’islam face à une institution universelle
Lorsque l’islam apparut au VIIᵉ siècle, l’esclavage constituait une réalité profondément enracinée dans la péninsule Arabique comme dans l’ensemble des civilisations environnantes. Il imprégnait les structures économiques, sociales et politiques de son temps, au point de représenter une institution universellement admise.
Dans un tel contexte, il ne pouvait être aboli par une simple proclamation.
L’islam ne l’interdit donc pas de manière immédiate. Mais il ne le consacra jamais comme un idéal, pas davantage qu’il n’encouragea les croyants à réduire leurs semblables en esclavage.
Aucun verset du Coran, aucun hadith authentique n’appelle les musulmans à asservir des hommes ou à rechercher cette pratique.
À l’inverse, les textes islamiques multiplient les exhortations à l’affranchissement des esclaves, à leur libération et à l’affirmation de l’égalité fondamentale entre tous les êtres humains.
C’est précisément ce qui explique que de nombreux esclaves figurèrent parmi les premiers à embrasser l’islam, séduits par un message qui restaurait leur dignité et leur humanité.
Dieu dit :
« Nous avons certes honoré les fils d’Adam. »
(Coran, 17:70)
Cette dignité est conférée à l’ensemble des descendants d’Adam, sans distinction d’origine, de couleur, de condition sociale ou d’appartenance ethnique.
Le Prophète Muhammad — que la paix et les bénédictions de Dieu soient sur lui — donna lui-même l’exemple en affranchissant tous les esclaves qui étaient sous son autorité.
Son compagnon Abou Bakr As-Siddîq suivit la même voie. Il consacra une part importante de sa fortune au rachat d’esclaves afin de les libérer exclusivement pour l’amour de Dieu.
Cette politique suscita l’hostilité des grands propriétaires et des marchands de Quraysh, dont une partie de la richesse reposait précisément sur l’exploitation gratuite de cette main-d’œuvre servile.
En encourageant systématiquement l’affranchissement et en proclamant l’égalité entre les hommes, l’islam remettait directement en cause les fondements économiques et sociaux sur lesquels reposait leur puissance.
Le principe de la progressivité
Comprendre la position de l’islam à l’égard de l’esclavage suppose de saisir un principe fondamental de sa méthode législative : le tadarruj, c’est-à-dire la progressivité.
L’objectif n’était pas de proclamer un idéal abstrait, mais de transformer progressivement une société dont l’économie reposait largement sur le travail servile.
L’islam entreprit donc d’assécher les sources de l’esclavage tout en multipliant les voies conduisant à l’émancipation.
Dans cette perspective, l’affranchissement d’un esclave fut érigé en expiation (kaffâra) pour de nombreuses fautes graves, parmi lesquelles l’homicide involontaire, la violation de certains serments, les rapports conjugaux durant les journées du Ramadan ou encore le ẓihâr, ancienne forme de répudiation assimilant symboliquement l’épouse à sa propre mère.
À cette dimension juridique s’ajoutait une dimension spirituelle.
La libération d’un esclave fut présentée comme l’une des œuvres les plus méritoires permettant de se rapprocher de Dieu et comme une cause de salut dans l’au-delà.
Ainsi, la liberté cessait d’être un simple principe moral : elle devenait un acte d’adoration.
La stratégie islamique de l’affranchissement : de la libération à l’intégration
Parmi les multiples mécanismes instaurés par l’islam pour conduire progressivement à la disparition de l’esclavage, la mukātaba — le contrat d’affranchissement — constitue sans doute l’innovation juridique la plus déterminante. Elle institue un véritable droit à la liberté en permettant à l’esclave de conclure avec son maître un contrat aux termes duquel celui-ci s’engage à le libérer en contrepartie d’une compensation financière.
Le Coran consacre explicitement ce principe en ces termes :
« Quant à ceux de vos esclaves qui sollicitent un contrat d’affranchissement, établissez ce contrat avec eux si vous reconnaissez en eux quelque bien, et accordez-leur une part des biens qu’Allah vous a octroyés. »
(Coran, 24:33)
Cette disposition marque une rupture majeure. À partir du moment où le contrat d’affranchissement est consacré par la loi, la servitude cesse d’être une condition irréversible. Elle devient un état transitoire appelé à disparaître, la liberté constituant désormais l’horizon naturel auquel tend la législation islamique.
Afin que la pauvreté ne constitue jamais un obstacle à cette émancipation, l’islam ne se contente pas d’encourager les maîtres à libérer leurs esclaves. Il fait également de cette responsabilité une mission collective. L’État est appelé à contribuer financièrement à l’affranchissement de ceux qui ne disposent pas des ressources nécessaires, tandis que les dépenses destinées à libérer des esclaves sont intégrées parmi les bénéficiaires légitimes de la zakat.
Ainsi, la libération des esclaves ne relève plus uniquement de la bienveillance individuelle ; elle devient une responsabilité sociale assumée par l’ensemble de la communauté.
La liberté n’a de sens que si elle s’accompagne de l’égalité
Toutefois, affranchir un homme sans lui garantir une pleine intégration au sein de la société revient à lui accorder une liberté inachevée.
Une liberté privée de droits civiques, d’égalité juridique ou de reconnaissance sociale demeure largement théorique.
L’histoire contemporaine en fournit une illustration éloquente. Aux États-Unis, l’abolition de l’esclavage intervint au milieu du XIXᵉ siècle, mais les Afro-Américains durent attendre près d’un siècle avant d’obtenir la pleine reconnaissance de leurs droits civiques.
L’islam entend précisément prévenir une telle dissociation entre liberté juridique et égalité réelle.
Le Coran proclame sans ambiguïté :
« Ô hommes ! Nous vous avons créés d’un homme et d’une femme, et Nous avons fait de vous des peuples et des tribus afin que vous vous connaissiez. Le plus noble d’entre vous, auprès d’Allah, est le plus pieux. Allah est certes Omniscient et parfaitement Informé. »
(Coran, 49:13)
Par ce verset, toute hiérarchie fondée sur la naissance, la couleur de peau, l’origine ethnique ou le rang social est abolie. La seule distinction reconnue est celle qui repose sur la droiture morale et la piété.
L’abolition des discriminations et la restauration de la dignité humaine
Cette égalité ne se limite pas aux principes. Elle se manifeste jusque dans le langage.
L’islam interdit les appellations qui portent atteinte à la dignité de la personne humaine.
Le Prophète — paix et bénédictions sur lui — déconseille d’employer les termes ʿabd (« esclave ») ou amah (« servante »), jugés humiliants, et leur préfère des appellations empreintes de respect telles que fatā (« jeune homme »), fatāh (« jeune femme ») ou encore mawlā, qui évoque la proximité, la protection et l’alliance.
Il déclare :
« Qu’aucun d’entre vous ne dise : “Mon esclave” ou “Ma servante”. »
(Rapporté par Al-Bukhârî et Muslim.)
Ce changement de vocabulaire n’est pas anodin. Il traduit une volonté de transformer le regard porté sur l’ancien esclave en lui restituant pleinement son humanité.
Le mariage comme instrument d’intégration sociale
L’islam fait également du mariage un puissant levier d’intégration.
Le critère déterminant n’est ni la naissance, ni le rang social, ni l’origine ethnique, mais la foi.
Le Coran affirme :
« Une esclave croyante vaut mieux qu’une femme polythéiste, même si celle-ci vous plaît davantage. »
(Coran, 2:221)
Autrement dit, la noblesse de la foi prévaut sur celle du lignage.
Cette conception ne demeura pas théorique.
Le Prophète maria son fils adoptif et ancien esclave affranchi, Zayd ibn Hâritha, à Zaynab bint Jahsh, issue de l’une des familles les plus nobles de Quraych et cousine du Prophète.
De même, Bilâl al-Habachî, ancien esclave abyssin devenu le premier muezzin de l’islam, épousa une femme appartenant à l’éminente tribu des Banû Zuhra, apparentée à la famille maternelle du Prophète.
Ces unions constituaient une véritable révolution sociale dans une société où la noblesse de naissance déterminait traditionnellement la place de chacun.
Le savoir comme vecteur d’ascension sociale
L’éducation représente l’un des droits les plus fondamentaux de l’être humain.
Elle constitue également l’un des moyens les plus efficaces de favoriser l’intégration et la promotion sociale.
C’est pourquoi le Prophète puis les califes bien guidés veillèrent à ouvrir largement les portes du savoir aux affranchis (mawālī).
Cette politique permit l’émergence d’une génération exceptionnelle de savants qui marquèrent durablement l’histoire intellectuelle de la civilisation islamique.
Parmi eux figurent Al-Hasan al-Basrî, ʿIkrima, Nāfiʿ, Muhammad ibn Sîrîn, ʿAtâ ibn Abî Rabâh, Saʿîd ibn Jubayr et bien d’autres encore, qui comptent aujourd’hui parmi les plus grandes autorités dans les sciences du Coran, du hadith et de la jurisprudence.
Leur parcours illustre avec éclat qu’au sein de la civilisation islamique, la connaissance pouvait élever un ancien esclave aux plus hauts rangs de la société.
L’islam et l’asservissement des Africains
Lorsque les musulmans conquirent l’Égypte, porte d’entrée du continent africain, et avant même de poursuivre leur progression vers l’Afrique du Nord, un épisode demeuré célèbre vint illustrer les principes de justice qui devaient gouverner l’exercice du pouvoir.
Le fils du gouverneur d’Égypte, ʿAmr ibn al-ʿĀṣ, frappa le fils d’un Copte égyptien après avoir été battu par celui-ci au cours d’une course. Estimant avoir été victime d’une injustice, le jeune Copte porta son affaire devant le calife ʿUmar ibn al-Khaṭṭāb.
Après avoir entendu les deux parties, le Commandeur des croyants convoqua le gouverneur et prononça ces paroles, que l’histoire a retenues et qui méritent d’être gravées en lettres d’or :
« Depuis quand réduisez-vous les hommes en servitude alors que leurs mères les ont mis au monde libres ? »
Puis il ordonna que le jeune Copte exerce son droit de représailles contre le fils du gouverneur.
À travers cette décision, ʿUmar entendait rappeler à tous les gouverneurs musulmans qu’aucune autorité ne saurait s’élever au-dessus de la justice, et que les droits des populations non musulmanes devaient être protégés avec la même rigueur que ceux des musulmans.
L’expansion de l’islam en Afrique
Il est historiquement établi que l’islam ne s’est pas diffusé en Afrique occidentale par la conquête militaire ou le jihad. Son implantation fut progressive. À partir du IXᵉ siècle de l’ère chrétienne, il se propagea principalement grâce aux caravanes commerciales, aux marchands et aux prédicateurs musulmans.
Par leur probité, leur sens de la justice et l’exemplarité de leurs relations commerciales, ces derniers gagnèrent progressivement la confiance des populations africaines, qui accueillirent favorablement leur message et embrassèrent l’islam en grand nombre.
Cette diffusion favorisa également l’émergence de prestigieux centres de savoir qui contribuèrent durablement au rayonnement intellectuel du continent.
Aujourd’hui encore, les bibliothèques et les institutions savantes de villes telles que Tombouctou, Gao ou Sokoto témoignent du rôle joué par l’islam dans la diffusion du savoir en Afrique. Ces cités devinrent de véritables pôles universitaires, attirant des étudiants venus de toutes les régions et formant des générations de juristes, de théologiens, de médecins, d’ingénieurs et d’administrateurs.
Les Arabes, les musulmans et la traite des esclaves africains
Il est incontestable que les Arabes, avant l’avènement de l’islam, importaient déjà des esclaves originaires d’Afrique, notamment d’Abyssinie et des régions voisines, même si ces échanges demeuraient alors relativement limités.
Ce commerce prit une ampleur plus importante sous les dynasties omeyyade puis abbasside, à mesure que l’expansion territoriale et la prospérité économique du califat accrurent les besoins en main-d’œuvre servile.
Les échanges s’effectuaient à travers les routes transsahariennes ou par les voies maritimes de l’océan Indien. Des souverains africains, des intermédiaires locaux, ainsi que des marchands arabes, berbères et juifs participaient à ces circuits commerciaux.
Il importe toutefois d’établir ici une distinction fondamentale.
L’État qui incarne véritablement la référence normative de l’islam est celui qui s’étend de la période prophétique jusqu’au califat des quatre califes bien guidés : Abou Bakr, ʿUmar, ʿUthmān et ʿAlī — que Dieu les agrée.
Cette distinction trouve son fondement dans la parole du Prophète :
« Attachez-vous à ma Sunna et à la Sunna des califes bien guidés qui viendront après moi. »
(Rapporté par Abou Dâwoud et At-Tirmidhî.)
En revanche, les décisions prises par les souverains omeyyades, abbassides, ottomans ou par toute autre dynastie ne constituent pas, en elles-mêmes, une source de législation religieuse. Elles demeurent des actes politiques qui doivent être appréciés à la lumière du Coran et de la Sunna : ce qui leur est conforme est retenu ; ce qui leur est contraire est rejeté.
Le même principe s’applique aux avis des juristes.
Les fatwas émises par certains d’entre eux concernant l’achat et la vente des esclaves ne représentent pas l’islam lui-même. Elles ne sont que des efforts d’interprétation (ijtihād) susceptibles d’être justes ou erronés.
Certaines de ces opinions s’expliquent par une lecture insuffisamment attentive des finalités supérieures (maqāṣid) de la législation islamique, dont l’une des plus essentielles demeure précisément la promotion de la liberté.
D’autres résultent d’une tendance à reproduire les avis des générations précédentes sans les soumettre à un réexamen critique à la lumière du Coran et de la Sunna.
Histoire et religion ne sauraient être confondues
Il résulte de ce qui précède que la participation de certains marchands arabes ou berbères au commerce des esclaves africains ne saurait être attribuée à l’islam en tant que religion.
Elle relève d’acteurs économiques, de souverains et de réseaux commerciaux qui évoluaient dans un contexte historique déterminé.
Assimiler ces pratiques aux enseignements normatifs de l’islam revient à confondre l’histoire des sociétés musulmanes avec les principes mêmes de la religion.
De la même manière, il serait erroné de considérer que toute pratique adoptée par un État se réclamant de l’islam constitue, de ce seul fait, une prescription islamique.
La traite orientale et la traite transatlantique : deux réalités distinctes
Il n’est donc pas possible d’assimiler les échanges pratiqués par certains marchands musulmans à la traite transatlantique organisée par les puissances européennes.
Cette dernière entraîna la déportation de plusieurs millions d’Africains vers les Amériques et coûta la vie à des millions d’autres au cours des captures, des marches forcées ou de la traversée de l’Atlantique.
Elle fut menée sous l’autorité directe de monarchies européennes et bénéficia, durant plusieurs siècles, de la caution d’une partie des autorités ecclésiastiques.
Établir une équivalence entre ces deux phénomènes revient à brouiller les réalités historiques et à atténuer la responsabilité morale et politique des puissances européennes dans l’une des plus grandes tragédies de l’histoire de l’humanité.
Les controverses contemporaines
Il est d’autant plus surprenant que plusieurs États européens continuent aujourd’hui encore à refuser de condamner explicitement la traite transatlantique.
Ainsi, lors du vote de la résolution historique présentée par le Ghana devant les Nations unies en mars 2026, qualifiant la traite atlantique de crime contre l’humanité, les États membres de l’Union européenne ainsi que le Royaume-Uni choisirent de s’abstenir.
À l’inverse, l’ensemble des États arabes votèrent en faveur de cette résolution, tandis que les États-Unis, Israël et l’Argentine s’y opposèrent.
Dans ces conditions, il aurait été plus juste que le président Ibrahim Traoré, comme d’autres responsables africains, interpelle les puissances européennes sur leur refus persistant d’assumer pleinement leur responsabilité historique, plutôt que d’imputer aux Arabes et aux musulmans la responsabilité d’un asservissement qu’ils présentent comme exclusivement imputable à l’islam.
Conclusion
L’examen des textes fondateurs de l’islam, replacés dans leur contexte historique et interprétés à la lumière des finalités supérieures de la législation islamique, conduit à une conclusion claire : l’islam n’a ni institué ni encouragé l’esclavage comme principe religieux. Il a, au contraire, engagé un processus méthodique visant à en restreindre les causes, à multiplier les voies d’affranchissement et à garantir aux anciens esclaves une pleine intégration juridique, sociale et politique.
Les dérives observées au cours de certaines périodes de l’histoire des sociétés musulmanes relèvent de choix politiques, économiques ou d’interprétations juridiques contingentes. Elles ne sauraient être érigées en expression de la doctrine islamique elle-même.
Dès lors, toute analyse sérieuse de cette question impose de distinguer les prescriptions de la religion des pratiques de ceux qui s’en réclamaient, afin de ne pas confondre l’histoire des hommes avec les principes qu’ils étaient censés servir.
Dr. Muhammad al-Hajj Mahmûd al-Tâlib
Président du Centre Râʾid pour les études stratégiques et le développement.
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