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L’Afrique sous surveillance : Espionnage numérique et contrôle politique

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L’Afrique sous surveillance : Espionnage numérique et contrôle politique

En une décennie, une couche de contrôle s’est discrètement ajoutée aux réseaux africains : caméras urbaines, boîtiers d’interception chez les opérateurs et logiciels espions capables de transformer un téléphone en micro. Fournis par des sociétés étrangères et présentés comme outils contre le crime, ces dispositifs servent aussi à surveiller opposants, journalistes et militants. L’Afrique n’est pas une exception, mais un laboratoire où s’entremêlent ambitions sécuritaires, intérêts industriels et fragilités institutionnelles. Suivre la chaîne, du fournisseur étranger à l’usager public local, éclaire les risques immédiats pour les libertés.

Vitrine de cette mutation, les programmes « Safe City » popularisés par Huawei maillent les métropoles. À Nairobi, près de deux mille caméras, reconnaissance de plaques et liaisons sécurisées alimentent la police ; à Abidjan, environ un millier de caméras sont intégrées à la gestion du trafic et des urgences. Conçues pour l’alerte, ces architectures permettent aussi la recherche par visage, le suivi de foules et le couplage avec des bases biométriques. Dans des États aux garde-fous faibles, la ligne est ténue entre sûreté urbaine et contrôle social : le nœud du problème est la gouvernance des données : qui accède, qui décide, qui audite, qui efface. Le public en perçoit surtout les promesses d’efficacité, beaucoup moins les accumulations de données et les risques de détournement.

Les usages à des fins partisanes ne sont pas hypothétiques. En 2019, une enquête du Wall Street Journal a affirmé que des techniciens de Huawei avaient aidé, en Ouganda et en Zambie, des services à pirater comptes et messageries d’opposants ; les gouvernements concernés et l’entreprise ont catégoriquement démenti. Indépendamment de l’issue de ces accusations, l’épisode a mis en lumière un fait structurel : lorsque le même fournisseur installe, maintient et forme à des systèmes de surveillance de masse, le risque d’alignement entre infrastructures de sécurité et objectifs politiques augmente, surtout en l’absence d’instances de contrôle indépendantes.

Sur le ciblage individualisé, les « mercenaires » du logiciel espion dominent. Le Projet Pegasus, coordonné par Forbidden Stories et Amnesty, a documenté l’usage de l’outil d’NSO Group contre journalistes et opposants au Maroc ; des responsables français ont même figuré parmi des cibles potentielles. En 2024, de nouvelles analyses ont mis en cause l’emploi de Pegasus contre des opposants rwandais. Au Togo, Reporters sans frontières a relevé des traces de Pegasus sur les téléphones de deux journalistes. En Égypte, des experts ont attribué à haut niveau de confiance des tentatives d’infection par Predator (Cytrox/Intellexa) contre un ex-député candidat. Ce marché privatise des capacités jadis réservées aux services secrets.

À côté de ces implants actifs, l’écosystème comprend des technologies d’accès réseau. Circles (affilié à NSO) commercialise des plateformes exploitant le protocole SS7 pour localiser et, dans certains cas, intercepter appels et SMS sans toucher aux terminaux ; des cartographies indépendantes ont identifié des clients en Afrique australe et orientale. La généralisation de l’enregistrement obligatoire des cartes SIM, parfois avec biométrie, renforce la traçabilité : la corrélation entre identités, numéros et mouvements rend plus simple le suivi d’un opposant, la cartographie d’un réseau militant ou l’entrave du travail d’un journaliste, notamment lorsque les autorités combinent données d’identification, caméras et métadonnées télécoms.

Le droit progresse, mais l’exception sécuritaire reste la norme. La Convention de Malabo, entrée en vigueur en 2023, pose un socle continental ; son effet dépend de ratifications et de transpositions réelles. Le Kenya (2019), le Nigéria (2023) et l’Afrique du Sud (POPIA) ont adopté des lois de protection des données, mais avec de larges exemptions pour la sécurité nationale et l’application de la loi. En 2021, la Cour constitutionnelle sud-africaine a déclaré illégale l’interception de masse menée sans garde-fous, révélant le fossé entre pratiques administratives et exigences constitutionnelles. Dans nombre de pays, les autorités de protection manquent d’indépendance, de budgets et de pouvoirs d’enquête.

La responsabilité des fournisseurs progresse aussi. En 2021, Washington a inscrit NSO Group sur sa liste noire, restreignant ses accès aux composants et services américains. L’Union européenne a, la même année, révisé sa réglementation des biens à « double usage » et, en 2024, publié des lignes directrices imposant une diligence accrue pour l’export de technologies de cybersurveillance. En France, l’affaire Amesys/Nexa illustre l’exposition pénale des vendeurs : la société et plusieurs dirigeants ont été mis en examen pour complicité d’actes de torture, après la vente de systèmes d’écoute à la Libye de Kadhafi puis à l’Égypte. Ces signaux ne changeront la donne que s’ils sont suivis de contrôles effectifs et de sanctions dissuasives.

L’enjeu, désormais, est d’installer des garde-fous crédibles. Côté États : transparence des achats (publication des contrats et évaluations d’impact), autorisations judiciaires individualisées, contrôles parlementaires et audits techniques indépendants. Côté fournisseurs : clauses de droits humains opposables, coupe-circuits et journalisation infalsifiable, obligation de suspendre ou désactiver en cas d’abus documenté. Côté société civile : montée en puissance de l’expertise médico-légale, contentieux stratégiques et soutiens aux rédactions visées. La sécurité est légitime, mais sans normes, transparence et responsabilité, la tentation techno-sécuritaire transforme villes et réseaux en machines à surveiller. La souveraineté numérique africaine se mesurera moins à la densité des caméras qu’à la capacité de protéger les voix critiques et d’encadrer, enfin, une industrie de l’ombre.

Publié le 13 December 2025

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